Le Québec ratera vraisemblablement l’échéance de la fin de l’année 2020 pour protéger 17 % de son territoire, conformément à ses engagements internationaux, mais le gouvernement Legault ambitionne d’atteindre l’objectif rapidement. Pour y parvenir, il mise notamment sur la création d’une nouvelle catégorie de protection appelée « aire protégée d’utilisation durable », dans laquelle les activités d’aménagement forestier seraient permises.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Cette mesure, détaillée dans le projet de loi 46 modifiant la Loi sur la conservation du patrimoine naturel et dont les élus de l’Assemblée nationale entameront l’étude prochainement, préoccupe le milieu écologiste.

Cette nouvelle catégorie « pourrait être utilisée pour compléter le réseau existant d’aires protégées », confirme Louis-Julien Dufresne, attaché de presse du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette. Les activités forestières qui y seraient menées « devront cependant être compatibles avec un objectif de conservation », ajoute-t-il.

« C’est ouvrir la porte à faire semblant, encore, qu’on va faire des aires protégées », lance le président de l’Action boréale, Henri Jacob, qui craint que ces nouvelles aires servent à prétendre que la cible de 17 % a été atteinte.

L’idée n’est toutefois pas sans valeur, puisqu’elle permet une gestion plus saine du territoire, mais elle ne permet pas d’obtenir les mêmes résultats qu’une véritable aire protégée, croit-il. « C’est de la forêt écosystémique, mais ce n’est pas de la protection ! »

Si le gouvernement devait « convertir » des aires protégées actuellement à l’étude en aires protégées d’utilisation durable, « ça serait un recul épouvantable », prévient la directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard.

L’objectif de conservation doit être inscrit dans la loi avec des directives claires, prévient la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec), qui qualifie le projet de loi 46 d’« assez intéressant, [mais] perfectible ». Il faut éviter que cette nouvelle catégorie soit une « porte ouverte pour désigner des aires protégées où on fait des coupes industrielles », explique son directeur général, Alain Branchaud.

L’organisme recommandera ainsi dans son mémoire que le « libellé final se colle clairement » à la définition d’aire protégée avec utilisation durable des ressources naturelles de l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui prône une utilisation modérée et non industrielle des ressources, explique-t-il.

Exit les protections provisoires

Le projet de loi 46 a aussi pour objectif d’accélérer le processus de désignation des aires protégées en éliminant la protection provisoire qui était conférée à un territoire à l’étude. Le projet de loi veut ainsi permettre de « procéder directement à la désignation d’un statut “permanent” d’aire protégée », affirme l’attaché de presse du ministre Charette, Louis-Julien Dufresne. Les territoires en attente du statut légal d’aire protégée « pourront faire l’objet d’une entente administrative afin de soustraire les activités incompatibles avec les objectifs de conservation », assure Louis-Julien Dufresne.

« On ne comprend absolument pas la logique derrière ça », s’exclame Luce Balthazar, porte-parole du Regroupement national des Conseils régionaux de l’environnement du Québec (RNCREQ).

Des aménagements forestiers ainsi que l’exploration gazière et pétrolière se font déjà dans certaines aires protégées à l’étude, malgré le fait qu’elles devraient être protégées, s’insurge Mme Balthazar.

Ce qu’on déplore présentement va continuer [avec la nouvelle loi].

Luce Balthazar, porte-parole du Regroupement national des Conseils régionaux de l’environnement du Québec

« Si on enlève les protections provisoires, on va mettre quoi à la place ? », se demande Henri Jacob, qui attribue la lenteur du processus actuel notamment au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui « ne collabore pas » avec celui de l’Environnement.

Accélérer les choses est certes une bonne idée, mais il ne faut pas abandonner les mesures de protection provisoire pour autant, estime également Alain Branchaud, de la SNAP Québec.

On veut que le ministère de l’Environnement puisse avoir la capacité de geler un territoire justement pour éviter que le MFFP envoie ses ingénieurs forestiers et des industriels faire une coupe.

Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs

La SNAP Québec souhaite aussi que le projet de loi 46 inclue une « forme de reconnaissance des aires protégées de conservation autochtone », affirme Alain Branchaud, qui déplore que « le leadership autochtone ne soit pas reconnu dans ce projet de loi ».

Coupes, exploration et pipelines

Le projet de loi 46 prévoit aussi des exceptions à l’interdiction de mener des activités d’aménagement forestier dans une « réserve de biodiversité », une catégorie d’aire protégée. Ainsi, des coupes pourraient y être effectuées afin de lutter contre les insectes nuisibles, les maladies ou les incendies ; construire ou entretenir des « chemins multiusages » ; effectuer de l’exploitation minière ou d’hydrocarbures ; ou encore permettre le transport d’hydrocarbures.

« Ça va à l’encontre du principe de conservation, s’exclame Henri Jacob. C’est un non-sens ! »

« Ouvrir des routes dans une forêt, ça va avoir un impact sur des espèces, ça va amener d’autres espèces à utiliser le territoire », prévient Marie-Josée Béliveau, responsable de la campagne Nature et Alimentation de Greenpeace Canada.

« Ça peut ouvrir la porte à un dérapage », affirme Alain Branchaud, précisant que ces exceptions sont déjà présentes dans la loi actuelle.

Il y voit une preuve de plus de la nécessité d’inclure une « politique d’interprétation de la loi » et des « lignes directrices solides », sans quoi le risque de « violation de l’intention initiale » est grand.

Il donne pour exemple la Loi sur la qualité de l’environnement, dont l’article ayant pour objectif d’empêcher la destruction des milieux humides « est devenu un processus automatique d’autorisation pour détruire des milieux humides ».

Qu’est-ce qu’une bonne aire protégée ?

« Le but, c’est de garder des échantillons d’écosystème pour qu’ils puissent se régénérer d’eux-mêmes », explique Henri Jacob, de l’Action boréale. Elle doit être d’une « superficie suffisante pour qu’il y ait des reproducteurs viables, autant pour les plantes que les animaux », ajoute Luce Balthazar, du RNCREQ. La « dégradation absolument ahurissante de la biodiversité » dans le monde s’explique par la perte d’habitats des espèces, c’est cela qu’une aire protégée doit contrer, affirme Alice-Anne Simard, de Nature Québec. « Les aires protégées, c’est tellement important pour ce qui s’en vient comme défis pour la protection de la planète, affirme Alain Branchaud, de la SNAP Québec. C’est la façon de séquestrer le carbone. »