Ottawa interdira dans un an différents articles de plastique à usage unique, une mesure jugée intéressante, mais insuffisante par différents acteurs de la protection de l’environnement, tandis que l’industrie craint qu’elle ne fasse que déplacer le problème.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Finis les sacs de plastique, les anneaux pour les paquets de bière ou de boisson gazeuse ou encore les ustensiles, les pailles, les bâtonnets à mélanger le café et les récipients alimentaires faits de plastiques difficilement recyclables.

Ces articles à usage unique sont appelés à disparaître à la fin de l’année 2021 d’un océan à l’autre, a annoncé le gouvernement fédéral, mercredi.

Ottawa les a ciblés parce qu’ils sont « nocifs », qu’ils ne sont pas recyclés, qu’ils se retrouvent dans l’environnement et que des solutions de remplacement existent déjà, a expliqué le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Jonathan Wilkinson, lors d’une conférence de presse.

Les contenants comme les verres à café ou à boisson gazeuse ainsi que leurs couvercles ne sont toutefois pas visés par l’interdiction, bien qu’ils se retrouvent souvent dans la nature.

Le ministre Wilkinson préfère travailler à améliorer leur recyclabilité plutôt que les interdire.

L’intention est de « bannir ce qui ne peut être recyclé et recycler le reste », a ajouté le ministre du Patrimoine canadien et ancien militant écologiste Steven Guilbeault, à ses côtés.

Améliorer le recyclage

En plus de cette interdiction, présentée comme un « élément-clé » dans l’atteinte par le Canada de la cible de « zéro déchet de plastique d’ici 2030 », Ottawa compte obliger les fabricants de produits et emballages de plastique à y intégrer une certaine quantité de matières recyclées.

Le gouvernement fédéral ambitionne également d’améliorer le « processus de récupération et de recyclage du plastique ».

Cette démarche « stimulera l’investissement dans les infrastructures de recyclage et favorisera l’innovation dans la technologie et la conception des produits », prévoit Ottawa.

Il faut s’assurer de garder le plastique dans l’économie, pas dans l’environnement.

Jonathan Wilkinson, ministre de l’Environnement et du Changement climatique

« L’idée, c’est de faire en sorte que bientôt, un déchet, ça n’existe pas », a ajouté Steven Guilbeault, évoquant le concept d’économie circulaire.

Or, seulement 9 % des 3 millions de tonnes de déchets de plastique générés chaque année au Canada sont recyclés à l’heure actuelle, reconnaît Ottawa.

La vaste majorité de ces plastiques prend donc le chemin des sites d’enfouissement, mais quelque 29 000 tonnes se retrouvent dans la nature.

Réduire à la source

L’interdiction annoncée par Ottawa « constitue une belle avancée en matière de lutte à la pollution plastique », mais ne règle pas le problème à la source, a réagi Équiterre.

« On semble encore voir le recyclage comme salvateur, a déploré la directrice générale de l’organisation, Colleen Thorpe. La solution est la réduction à la source ; moins on produira, moins on aura à jeter ou recycler. »

Même son de cloche chez Greenpeace Canada, qui juge la liste des articles interdits insuffisante.

« J’ai l’impression qu’on ne sort jamais du schéma jetable », a déclaré à La Presse Agnès LeRouzic, chargée de la campagne Océans et Plastique de l’organisation, qui attendait davantage d’une politique zéro déchet.

« Le réutilisable et la consigne, c’est dans cette voie-là qu’il faut aller pour limiter la crise de la pollution plastique », estime-t-elle.

L’horizon 2030 pour l’atteinte de la cible zéro déchet de plastique paraît aussi trop loin aux yeux de Christiane Pelchat, présidente-directrice générale de Réseau Environnement, le plus important regroupement de spécialistes en environnement au Québec.

Elle qualifie néanmoins l’interdiction annoncée par Ottawa d’excellente nouvelle.

« Nos cours d’eau sont aussi pollués par le plastique, ce n’est pas une vue de l’esprit, ce n’est pas juste l’océan [qui est touché] », dit-elle.

Ça atteint la faune et la flore, ça fait en sorte que nos poissons sont moins comestibles, que des espèces disparaissent ou sont en danger à cause de cette pollution-là. On le mange, ce plastique-là !

Christiane Pelchat, PDG de Réseau Environnement

Déplacer le problème

De son côté, l’industrie espère que l’interdiction annoncée par Ottawa ne fera pas que déplacer le problème.

Certaines solutions de remplacement sont « questionnables », a déclaré à La Presse Martin Boily, vice-président vente et marketing chez Emballages Carrousel, un important distributeur d’articles à usage unique.

« Les ustensiles en bambou ont une empreinte écologique, aussi », a ajouté Simon Chrétien, directeur général d’Alliance polymères Québec, regroupement d’entreprises du secteur du plastique.

« Ce n’est pas le plastique, le problème, c’est ce qu’on en fait en fin de vie », affirme-t-il, appelant plutôt à « mettre en place des solutions pour qu’on le récupère ».

L’impact sera toutefois limité, estime-t-il, puisque les entreprises du secteur fabriquent des produits « beaucoup plus avancés » que ceux qu’Ottawa interdira.

Le gouvernement recueillera les commentaires sur ces annonces jusqu’au 9 décembre prochain et entend finaliser sa réglementation d’ici la fin de l’année 2021.

Réactions politiques

Le Parti conservateur a critiqué l’annonce du gouvernement libéral, affirmant qu’elle forcerait « des milliers de travailleurs de l’industrie de fabrication du plastique partout au pays [à] peut-être devoir chercher du travail pendant une pandémie ». Le gouvernement Trudeau affirme qu’au contraire, l’amélioration de la gestion des déchets de plastique permettra la création de 42 000 emplois au pays, en plus de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 1,8 million de tonnes par année. À Québec, le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques Benoit Charette estime que l’annonce d’Ottawa va « dans le même sens » que la stratégie de gestion des plastiques en cours de préparation, a indiqué son attachée de presse, Geneviève Richard.

200 000 $ pour un projet québécois

Une initiative québécoise fait partie de la liste de 14 projets qui se partageront un peu plus de 2 millions de dollars pour tester des solutions permettant de réduire les déchets de plastique, a aussi annoncé Ottawa, mercredi. L’organisme à but non lucratif Nature-Action Québec recevra ainsi 205 000 $ pour « installer des filets de capture des déchets aux bouches d’égouts municipaux pour récupérer les déchets avant qu’ils pénètrent dans l’eau », a indiqué le ministère fédéral de l’Environnement et du Changement climatique dans un communiqué. Nature-Action Québec n’a pas rappelé La Presse.