Pour la première fois en 82 ans, la multinationale québécoise Sanimax a accueilli un journaliste dans le ventre de sa principale usine d’équarrissage, où elle transforme des restes d’abattoir. La raison n’est pas banale. L’été dernier, les résidants de trois villes se sont plaints de sa puanteur en nombre record. Et deux maires ont alerté le gouvernement du Québec. Un conflit qui pourrit.

Publié le 18 oct. 2021
Marie-Claude Malboeuf
Marie-Claude Malboeuf La Presse

Haut-le-cœur à l’arrêt d’autobus

Boulevard Henri-Bourassa, huit jours avant l’Halloween 2018. Comme des guirlandes macabres, des lambeaux de chair pendouillent d’un arbre. Sur le sol, un tapis de viscères rose et gris recouvre l’asphalte.

Chaque année, Halloween ou pas, des scènes semblables surviennent à Rivière-des-Prairies (RDP), dans l’est de Montréal. En 2020, un monticule d’entrailles trônait sur le trottoir. Le 21 juillet dernier, 40 kg de restes liquéfiés ont coulé sur la chaussée.

Tous ces déchets d’abattoirs servent de matière première à Sanimax, une multinationale québécoise qui les transforme en graisses et en farines brunes. Avec ces deux ingrédients, d’autres entreprises fabriquent d’innombrables produits : pneus, savon, moulée pour animaux, peinture, cuir, médicament…

Avant d’être recyclés, les chargements de Sanimax attendent leur tour dans le stationnement de l’usine. On peut y trouver des « carcasses de volaille couvertes de mouches » ou « une espèce de sauce », a indiqué en 2019 la cour municipale.

  • Ces photos peuvent choquer, nous préférons vous en avertir.

    IMAGE LA PRESSE

    Ces photos peuvent choquer, nous préférons vous en avertir.

  • Le chauffeur d’un camion-remorque de Sanimax a dû freiner brusquement le 23 octobre 2018 et son chargement s’est retrouvé dans la rue. Selon l’entreprise, ses camions sont désormais dotés de toiles et de grilles anti-déversement, qui fonctionnent dans plus de 99,9 % des cas.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK SOS SANIMAX RDP

    Le chauffeur d’un camion-remorque de Sanimax a dû freiner brusquement le 23 octobre 2018 et son chargement s’est retrouvé dans la rue. Selon l’entreprise, ses camions sont désormais dotés de toiles et de grilles anti-déversement, qui fonctionnent dans plus de 99,9 % des cas.

  • Un citoyen a pris cette photo le 8 janvier 2020, en passant sur le boulevard Henri-Bourassa, entre les boulevards Marien et Saint-Jean-Baptiste. Le comité SOS Sanimax RDP l’a affiché sur Facebook, ainsi que plusieurs autres 
du genre, en écrivant : « Pourquoi ces situations continuent-elles de se produire ? »

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK SOS SANIMAX RDP

    Un citoyen a pris cette photo le 8 janvier 2020, en passant sur le boulevard Henri-Bourassa, entre les boulevards Marien et Saint-Jean-Baptiste. Le comité SOS Sanimax RDP l’a affiché sur Facebook, ainsi que plusieurs autres 
du genre, en écrivant : « Pourquoi ces situations continuent-elles de se produire ? »

  • Des lambeaux de chair d’animaux peuvent être propulsés dans les airs lorsqu’un chauffeur freine ou tourne brusquement, comme c’est arrivé le 23 octobre 2018 sur le boulevard Henri-Bourassa. Le 15 juin dernier, une tête d’animal s’est retrouvée sur la chaussée du boulevard Maurice-Duplessis.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK SOS SANIMAX RDP

    Des lambeaux de chair d’animaux peuvent être propulsés dans les airs lorsqu’un chauffeur freine ou tourne brusquement, comme c’est arrivé le 23 octobre 2018 sur le boulevard Henri-Bourassa. Le 15 juin dernier, une tête d’animal s’est retrouvée sur la chaussée du boulevard Maurice-Duplessis.

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Les résidants de RDP n’ont pas besoin de voir cette bouillie pour s’en plaindre. Les relents pestilentiels qui envahissent leurs terrains à répétition suffisent.

Ils les qualifient d’« atroces », « terribles » « horribles », « épouvantables », « putrides », « paralysants »…

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Même quand on rentre, les odeurs nous restent dans la gorge ; elles collent à notre linge et à notre peau. On est obligés de prendre une douche.

John Brandone, qui habite à 1,5 km de l’usine de Sanimax

Sur son site web, Sanimax se targue de « bâtir un avenir plus vert », puisqu’elle évite chaque année, au Québec, l’enfouissement des restes non comestibles d’environ 270 millions de poulets et de porcs. En se dégradant, ils émettraient autant de gaz à effet de serre que des dizaines de milliers de voitures.

À en croire ses détracteurs, l’entreprise recycle toutefois d’une main pour mieux polluer de l’autre. Car les odeurs constituent un contaminant au sens de la Loi sur la qualité de l’environnement.

L’été dernier, Montréal, Lévis et Saint-Hyacinthe ont reçu un nombre de plaintes inégalé* à l’endroit de Sanimax. Le ministère de l’Environnement aussi.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Située à proximité de résidences, l’usine de Sanimax 
incommode les habitants du secteur et ceux vivant jusqu’à 2 km à la ronde.

Depuis janvier, l’entreprise a généré à elle seule 46 % des plaintes relatives à la qualité de l’air enregistrées dans toute la métropole.

En juin 2021 et en 2018, la cour municipale de Montréal a reconnu Sanimax coupable d’avoir pollué l’air et l’eau, en déplorant sa « passivité » et le manque de crédibilité de ses témoins. Des décisions que l’équarrisseur conteste en Cour supérieure.

« Notre vision et notre attitude ont radicalement changé depuis quelques années », assure en entrevue le président de Sanimax en Amérique du Nord, Martial Hamel.

Envoyer un message fort

D’après le Registre des lobbyistes, l’entreprise veut « éviter d’avoir à se conformer aux normes actuelles », jugées incompatibles avec ses activités.

Sanimax affirme que c’est une inscription erronée – qui sera retirée – et qu’elle n’a jamais entrepris les démarches qui y sont décrites.

Les mairesses de Montréal et de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, Valérie Plante et Caroline Bourgeois, n’ont pas cette impression. « Ça suffit ! Ils essaient vraiment de se soustraire à leurs obligations encore », dénonce Mme Plante en entrevue.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

« Sanimax, ça dépasse les pouvoirs d’une ville et le problème est plus large », affirme la mairesse sortante de Montréal, Valérie Plante, en entrevue.

On a besoin de l’aide du gouvernement du Québec pour envoyer un message fort à Sanimax. […] Son permis est renouvelé de façon systématique. Il faudrait inscrire des conditions pour qu’une usine soit plus conforme à son milieu de vie.

Valérie Plante, mairesse sortante de Montréal

Lévis réclame aussi des renforts. L’équarrisseur y reçoit des animaux morts à la ferme, des restes de boucherie et de ruminants. « Les choses s’étaient améliorées grâce à certaines mesures. Mais ce n’est visiblement pas suffisant », affirme le directeur de l’Environnement à la Ville, Jean-Claude Belles-Isles.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-CLAUDE BELLES-ISLES

« On a des odeurs, on veut que ça se règle, on n’a pas les moyens pour le faire, mais on va s’organiser pour les avoir », dit Jean-Claude Belles-Isles, directeur de l’Environnement à Lévis.

Je suis passé à vélo près de l’usine cet été et c’était insupportable.

Jean-Claude Belles-Isles, directeur de l’Environnement à Lévis

« Les autorités gouvernementales commencent à s’inquiéter de la situation », constate-t-il. (Voir dernier onglet)

Plusieurs vagues de puanteur par semaine

Même à 2 km de l’usine de RDP, les piscines restent souvent désertes malgré la canicule. Les enfants rentrent parfois en courant, le bras sur le visage.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Le comptable Roberto Molinaro, le chargé de projet John Brandone, la physiothérapeute Romina Perrotti et le directeur de centre jeunesse Theo Vecera se battent pour en finir avec la puanteur de Sanimax. « Ils polluent l’air et jettent de l’eau contaminée. C’est un secteur plein d’enfants. Dans 10 ans, va-t-on être malades ? J’ai peur », confie Mme Perrotti.

L’an dernier, 300 personnes ont manifesté pour demander l’expropriation de Sanimax. Plusieurs souffrent d’insomnie, d’anxiété, de maux de tête et de nausées qu’ils attribuent aux odeurs.

À la mi-août, la publicitaire Andrea Batista a vomi en sortant de chez elle.

Chaque fois qu’ils dénoncent la pestilence en envoyant un texto à leur conseillère municipale, Lisa Christensen, celle-ci saute dans sa voiture pour se rendre à l’usine du boulevard Maurice-Duplessis.

Les résidants ne fabulent pas, conclut-elle.

PHOTO FOURNIE PAR LISA CHRISTENSEN

La conseillère municipale Lisa Christensen habite elle-même à 2 km de l’usine de Sanimax. « On en a assez des excuses ! lance-t-elle. Les investissements de Sanimax n’ont rien donné parce qu’ils ne font pas ce que la Ville demande. Dis-moi pas que ce n’est pas possible parce que tu ne veux pas le faire ! »

Je vois des gens combattre des haut-le-cœur à l’arrêt d’autobus devant le terrain de Sanimax. Non, on ne confond pas ses odeurs avec celle des égouts !

Lisa Christensen, conseillère municipale

Les inspecteurs montréalais ont visité Sanimax à 225 reprises en trois ans, précise la mairesse de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, Caroline Bourgeois, qui a simplifié le processus de plainte. Des avocats et des ingénieurs de la Ville investissent aussi un temps fou pour défendre les résidants, assure-t-elle, excédée.

Depuis trois étés, des vagues de puanteur surviennent plusieurs fois par semaine, dit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR CAROLINE BOURGEOIS

« C’est très frustrant de voir qu’une entreprise non seulement conteste les constats qu’on lui a émis, mais conteste même notre pouvoir d’appliquer la règlementation, a dit à La Presse la mairesse de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, Caroline Bourgeois. Pour moi, c’est complètement surréaliste. » Sanimax rétorque qu’elle défend ses droits.

Quand vous sentez cette production à 2 km, quelque chose cloche vraiment !

Caroline Bourgeois, mairesse de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles

Confiance « fortement ébranlée »

En 2019, l’équarrisseur a – de son propre aveu – « perdu le contrôle » de son usine vieillissante. Il s’est excusé et a dépensé quelques millions pour moderniser ses installations, afin d’éviter les ratés qui augmentent beaucoup le temps d’attente des camions et exacerbent la puanteur. Il tente de comprendre ce qui déclenche les odeurs grâce à un système informatique qui suit les opérations en temps réel, et peut faire des corrélations.

Depuis lors, Sanimax a publié des communiqués disant qu’elle avait « réduit considérablement les épisodes d’odeur ».

Ses voisins s’en indignent et l’accusent de désinformation. Le week-end de la Saint-Jean en 2020, le contenu de 28 remorques macérait à nouveau au soleil, en raison d’un bris. Sanimax s’est excusée à nouveau.

Elle a dû le faire encore une fois en juillet dernier.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

L’été, Sanimax détourne désormais ses camions pour qu’ils entrent à l’arrière, plus loin des résidences. La balance servant à peser leurs chargements demeure toutefois à l’avant. L’entreprise projette de la déplacer.

Peu après, fin septembre, 16 remorques sont arrivées du Nouveau-Brunswick avec des cargaisons en état de putréfaction avancée. Les plaintes se sont multipliées.

La mairesse Valérie Plante venait tout juste d’informer le président du conseil d’administration de Sanimax que le « lien de confiance » était « fortement ébranlé ».

« Certains de vos représentants semblent rejeter du revers de la main le fondement de la majorité des plaintes », dénonce-t-elle dans sa lettre.

« Rien ne semble avoir eu d’effets concrets si nous en jugeons par le nombre et l’intensité des épisodes constatés par nos inspecteurs. »

La Ville est convaincue que les épurateurs d’air de Sanimax ne sont pas assez performants et réclame en vain qu’elle les améliore, d’après les documents que nous avons obtenus.

Le point de vue de Sanimax

Des cartes aériennes imprimées par Sanimax montrent qu’une cinquantaine de résidences se trouvaient à 1,5 km de l’usine lors de son ouverture, il y a 64 ans. On en compte aujourd’hui plus de 3100. C’est 60 fois plus.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Martial Hamel, président de Sanimax en Amérique du Nord, estime qu’il est « scientifiquement impossible » que toutes les plaintes des résidants concernent vraiment ses émanations et qu’elle écope parfois pour d’autres industries malodorantes établies dans son secteur. L’entreprise compte recourir à une firme externe pour analyser les plaintes et en avoir le cœur net.

L’équarrisseur a longtemps invoqué le fait qu’il s’était installé à RDP le premier.

On ne se trouve plus en plein champ. On a pris conscience qu’on ne pouvait plus opérer comme on a toujours opéré.

Martial Hamel, président de Sanimax en Amérique du Nord

Comment expliquer l’explosion de plaintes, si l’entreprise a vraiment changé ? « Le réchauffement climatique provoque des vagues de chaleur qui rendent notre travail extrêmement plus difficile, répond-il. On a deux ennemis dans l’industrie, le temps et la température. Cette matière est vivante et se dégrade vraiment rapidement. »

À Lévis, l’été dernier, les activités ont en prime été bouleversées par l’arrivée brutale, en pleine canicule, d’une masse de poulets, euthanasiés lors de la grève d’Exceldor. Les employés ont dû mettre les bouchées doubles pour éviter une crise sanitaire.

« On est un acteur clé de la chaîne alimentaire, mais on est à la remorque, plaide M. Hamel. Pour régler le problème, il faut l’améliorer au complet. »

Son équipe a « des discussions actives » avec le gouvernement du Québec, dit-il, pour que les odeurs soient désormais réduites à la source, en réfrigérant les porcs morts à la ferme, avant leur transport.

Un nouveau garage anti-odeurs

Sanimax a longtemps déclaré que les exigences de la Ville étaient irréalistes ou hors de prix.

François Perron, spécialiste en gestion de nuisances olfactives chez BioService, assure pour sa part que l’équarrisseur « dépense énormément » et « essaie fort » depuis deux ans. « Le 20 % d’odeurs qui reste est fatigant, mais pour tout éliminer, il faudrait à la limite placer l’usine sous un dôme. Ce n’est pas achetable ! »

Le coût n’est pas un moyen de défense, estime toutefois l’avocat en droit municipal Mario Paul-Hus : « Si tu œuvres dans un domaine, il faut que tu te conformes aux normes. Il n’y a pas de droits acquis en matière de nuisance. Même après 200 ans, la Cour peut t’ordonner de cesser. »

Le PDG de Sanimax déroule des plans d’ingénieurs pour nous démontrer qu’il a sérieusement repensé ses installations à Montréal. Projet principal : ajouter un garage doté de son propre système de purification d’air, pour que les remorques nauséabondes n’attendent plus en plein air.

Autre changement majeur : agrandir l’usine pour traiter les arrivages plus rapidement, avant qu’ils n’empestent.

Ces améliorations et d’autres coûteront des dizaines de millions sur 20 ans, calcule-t-il. Sanimax demande le soutien financier du gouvernement pour aller de l’avant, révèle le Registre des lobbyistes.

L’entreprise est un service public essentiel, qui doit être rendu, même lors de grèves, pour que les décharges ne se retrouvent pas inondées, plaide M. Hamel.

La conseillère municipale Lisa Christensen est estomaquée. « On parle d’une multinationale qui exerce un quasi-monopole et qui fait de méchants profits ! s’indigne-t-elle. Ils ne respectent pas la loi et ils demandent de l’argent ! »

M. Hamel accuse la Ville de le « coincer dans un carcan légal et administratif qui [l’] empêche d’améliorer la qualité de vie des citoyens ».

Les négociations entre la Ville et Sanimax ont brutalement achoppé à la fin d’août, après des mois de pourparlers.

Les plaintes se multiplient

Si Sanimax fait l’objet de plaintes depuis des années, leur nombre a atteint des sommets en 2021.

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Dans la « cuisine » de Sanimax

Il fait chaud et sombre dans le ventre métallique de ce que Sanimax appelle sa « cuisine », où aucun journaliste n’avait encore été admis en 82 ans.

En laissant entrer La Presse, l’équarrisseur souhaite faire comprendre l’intensité des odeurs qu’il combat.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

L’usine d’équarrissage de Sanimax à Montréal

« Personne n’est embauché ici avant d’avoir vu les lieux. Certains réalisent qu’ils ne seront pas capables », affirme Vincent Brossard, vice-président aux opérations.

Pour sa part, M. Brossard ne se sent pas incommodé.

Contrairement à nous.

Pendant 30 minutes, impossible de respirer par le nez sans sentir notre gorge s’étrangler, par réflexe, pour réprimer des haut-le-cœur. L’odeur s’imprègne dans nos vêtements et nos cheveux.

Le décor se révèle tout aussi saisissant.

Près des portes, des bacs sont étiquetés « sang et plumes ». D’autres, « petits intestins ».

À l’intérieur, une passerelle surplombe d’énormes entonnoirs (des trémies) remplis de viscères et de carcasses.

Une quarantaine d’employés en uniforme s’affairent avec leurs casques, gants, bottes, masques, lunettes.

Leur travail devient très ardu en pleine canicule, quand la température peut atteindre 50 °C, souligne M. Brossard.

Une métamorphose

Comment de la chair en putréfaction – grouillante de bactéries – peut-elle se métamorphoser au point de nourrir nos animaux de compagnie ? De servir à fabriquer des cosmétiques ? Ou d’entrer dans la recette d’un médicament anticoagulant** ?

Tout dépend de ce qui est recyclé. Les employés traitent les os et viscères des porcs et des poulets dans des départements distincts. Le sang dans un troisième. Les plumes et les poils, dans un quatrième.

La Presse a pu observer les opérations de ce que Sanimax appelle sa « ligne de poulet ».

La transformation débute quand les restes d’abattoir arrivés par camions basculent dans des entonnoirs géants appelés trémies. On y effectue différents mélanges.

Chaque amalgame d’os et de viscères passe ensuite dans deux hachoirs, reliés par des tuyaux où tout circule.

Des pompes propulsent ce qui en résulte vers le haut, dans un four de trois étages – l’évaporateur. La chaleur déshydrate la matière animale et tue les bactéries, explique M. Brossard.

Pour réussir sa « recette », le « chef cuisinier » – ou opérateur – ajuste sans cesse la température, la pression, etc. Le niveau de dégradation des arrivages et les résultats de tests de qualité le guident.

Une fois déshydraté, le cocktail de chair et d’os passe dans une centrifugeuse, puis dans une presse industrielle, afin de séparer les protéines des graisses.

Après avoir été réduites en farine brune, les protéines traversent d’immenses tamis métalliques. Elles atterrissent finalement dans des silos contenant chacun 800 tonnes métriques, avant d’être expédiées par camions à des milliers de clients.

Le sang, les poils et les plumes sont aussi transformés en farines. Tandis que les graisses sont filtrées.

L’équarrissage produit quantité d’eaux usées, issues des vapeurs de cuisson et du nettoyage constant. Sanimax fait coaguler les impuretés qui s’y trouvent. Elle envoie ensuite ces boues brunes à Lévis, où elles sont brûlées dans une chaudière à biomasse, pour alimenter son usine en énergie.

Sur le terrain de l’usine de Montréal, six très longs tuyaux noirs – baptisés « renifleurs » – permettent, grâce à la pression, de sentir au sol ce qui est en train de sortir des cheminées. Avant d’être libéré, l’air vicié est brûlé, puis « lavé » dans des épurateurs, pour neutraliser la puanteur. Les odeurs se voient en quelque sorte « capturées » par le liquide.

« On traite 100 % de ce qui entre ici », affirme le président de Sanimax en Amérique du Nord, Martial Hamel.

« Tous ces déchets dont personne ne veut ont une deuxième vie. »

Lévis et Saint-Hyacinthe négocient

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

L’usine de Sanimax à Lévis

Comme Valérie Plante à Montréal, les maires de Lévis et de Saint-Hyacinthe ont publiquement condamné l’omniprésence des odeurs nauséabondes provenant de Sanimax. Ils continuent par contre de négocier avec l’entreprise.

« On essaie, il y a une certaine collaboration », rapporte en entrevue le directeur de l’Environnement à Lévis, Jean-Claude Belles-Isles.

Par prudence, la Ville se prépare quand même à renforcer son règlement sur les nuisances. « Mais c’est compliqué, constate M. Belles-Isles. On ne veut pas se ramasser avec des amendes impayées ou qui sont challengées à la cour. »

À Saint-Hyacinthe, le maire Claude Corbeil utilise lui-même les services de Sanimax, comme producteur de porcs. « Je comprends les citoyens, parce que je sais ce que ça sent », assure-t-il en entrevue.

« On est en mode solution avec Sanimax. Il y a une collaboration correcte, mais c’est un défi. »

L’entreprise ne possède pas d’usine à Saint-Hyacinthe, mais un centre de transbordement où transitent les animaux morts dans les nombreuses fermes de la Montérégie.

Le 21 mai, en présence d’élus, l’équarrisseur a présenté à la population un projet d’agrandissement, pour lequel il espère obtenir un permis. Cet agrandissement, promet-il, permettrait de garder les restes nauséabonds derrière des portes closes.

Sanimax en chiffres

  • 550 employés au Québec
  • 19 établissements dans 4 pays (Canada, États-Unis, Brésil, Colombie)
  • 18 000 clients et fournisseurs
  • 3 milliards de livres de matière organique récupérées par année au Canada (ce qui équivaut en volume aux chargements de 245 000 camions-remorques)
  • Terrain de 1 million de pieds carrés au siège social de Montréal
  • Fondé en 1939 par la famille Couture

Pollueur, trois fois plutôt qu’une

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Les accusations de pollution contre Sanimax ne concernent pas que ses activités montréalaises. Des actions collectives ont déjà été intentées contre l’équarrisseur à Lévis, ainsi que dans trois villes américaines.

Les démêlés de Sanimax à Montréal ne concernent pas seulement les odeurs. La Ville l’a poursuivie pour avoir contaminé l’eau, avoir refusé de fournir des informations et avoir laissé à l’air libre des remorques pleines d’entrailles.

L’équarrisseur a déversé dans le système d’assainissement municipal des eaux noires ou graisseuses qui contenaient jusqu’à six fois trop de contaminants.

La première fois, il n’a offert « aucune explication sérieuse » et n’a pas ralenti sa production pour respecter les normes, a déploré la cour municipale en 2018.

L’ex-directeur général de l’entreprise Éric Caputo avait soutenu qu’il n’existait pas de technologie adaptée. Mais le juge Gaétan Plouffe l’a trouvé « partial », « réticent » et « non crédible ». Il a refusé de croire que la Ville demandait l’impossible.

La deuxième fois, des graisses avaient bouché un tuyau, un accident que la juge Sylvie Girard estimait prévisible. Mais malgré des risques de pollution « importants », Sanimax n’avait pas de plan d’urgence, a été « passive » et n’a rien fait pour réduire les dégâts, précise son jugement rendu en juin dernier.

En 2018, un autre juge, Stéphane Brière, a reproché à Sanimax d’avoir pollué l’atmosphère. La Ville souhaitait installer des capteurs pour mesurer les émissions malodorantes et obtenir de Sanimax des informations à leur sujet. Une démarche que le tribunal a jugée « légitime » et « justifiée ».

La poursuite relative aux camions non couverts a par contre été rejetée par la Cour, le règlement de la Ville lui semblant trop flou, quoique d’un « intérêt collectif indéniable ».

La Cour supérieure, où ces causes ont été portées en appel, n’a pas encore tranché. Et elle n’a toujours pas entendu les deux demandes d’injonction déposées contre Sanimax à la demande de l’ex-maire de Montréal Denis Coderre, lors de la campagne municipale de… 2017 !

Trois actions collectives

Des résidants de Rivière-des-Prairies envisagent d’intenter une action collective contre Sanimax. « Mais ce n’est pas de l’argent qu’on veut, c’est du changement », s’exclame John Brandone, qui vit à 1,5 km de l’usine, face à un bois.

Aux États-Unis, l’entreprise a versé au total environ 2,5 millions de dollars américains pour dédommager les voisins de deux usines et réduire la puanteur.

Les habitants de Green Bay, au Wisconsin, se sont partagé 915 000 $ US en 2016.

Ceux de South St. Paul et Newport, au Minnesota, ont reçu 750 000 $ US, soit à peu près 1000 $ par famille.

Aux deux endroits, Sanimax a promis d’investir autour de 400 000 $ US pour atténuer les odeurs.

La Ville de Newport s’était opposée au règlement à l’amiable, qu’elle trouvait « grossièrement insuffisant », indiquent les documents judiciaires obtenus par La Presse.

« Aussi peu d’argent pour 12 ans de puanteur, ça ne vaut pas la peine ! lance au téléphone le maire de l’époque, Dan Lund. Un an plus tard, ils puent autant qu’avant… »

En 2002, les résidants de Charny (fusionné à Lévis) ont aussi intenté une action collective. Un avis de santé publique venait de conclure que « des risques à la santé physiologique et psychologique pouvaient être reliés à l’exposition fréquente à des odeurs pour une proportion importante de la population de Charny ».

L’affaire s’est réglée à l’amiable 10 ans plus tard. Sanimax a alors accepté de donner 180 000 $ à trois organismes.

Lorsqu’une action collective se règle sans procès, les plaignants s’engagent en général à ne plus intenter de poursuites.

Près de 1 million de dollars d’amendes

Depuis 2014, Montréal a remis à Sanimax 23 constats d’infraction totalisant près de 1 million de dollars. L’entreprise a payé 45 000 $ jusqu’ici. Environ 201 000 $ demeurent en jeu, car Sanimax conteste sept autres condamnations en appel.

Dans les autres dossiers, soit la cour municipale a disculpé l’entreprise (huit infractions), soit la Ville a retiré ses constats (six infractions).

Québec s’en mêle

Le dossier Sanimax a rebondi dans plusieurs bureaux du gouvernement du Québec. La Presse a appris que la Direction de santé publique de Chaudière-Appalaches prépare un avis de santé publique au sujet des odeurs de l’usine de Lévis.

Le ministère de l’Environnement a quant à lui envoyé à cette même usine deux « avis de non-conformité » en août et septembre derniers. Il nous a écrit « évaluer les recours à sa disposition pour faire respecter la loi ».

Pour sa part, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) – qui encadre la récupération des viandes non comestibles – « participe déjà à des rencontres impliquant toutes les parties concernées », nous a-t-il écrit.

* Inégalé depuis 17 ans dans le cas de Montréal, où le nombre de plaintes contre Sanimax augmente en flèche depuis 2014, après avoir chuté pendant 10 ans.

** L’héparine, produite grâce à une molécule présente dans le petit intestin des porcs