L’an dernier, ils ont terminé leur secondaire de la maison, loin de l’ambiance festive d’une fin de parcours. Ce serait la « génération COVID-19 », entendait-on alors. Puis, à l’automne, ces mêmes jeunes sont entrés au cégep, ont cru qu’ils pourraient y aller en personne, à tout le moins un peu. Pour certains, le retour promis sur les campus ne s’est jamais concrétisé.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

C’était en février dernier. Se disant « préoccupée », la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, annonçait en point de presse qu’elle voulait que les étudiants des cégeps et des universités sortent de leur isolement.

Chaque étudiant qui le souhaitait devait pouvoir aller à l’école au moins une fois par semaine. Une attention particulière devait être portée aux étudiants de première année de cégep.

Pour certains élèves, cet appel n’a jamais résonné. C’est le cas d’Anuk Ferreyra, qui, pour sa première année d’études collégiales, aura mis les pieds au cégep une seule fois jusqu’à maintenant.

« Les étudiants en sciences humaines, on n’y va pas », résume-t-elle.

Malgré tout, le fait de suivre ses cours à distance est pour elle une « bénédiction ». Pour cette mère d’un bébé de 8 mois, c’était « l’occasion parfaite » d’être aux études avec un nouveau-né.

Anuk Ferreyra trouve néanmoins que c’est difficile, par moments. « Le contact avec les profs me manque, même s’ils font de leur mieux et sont très accommodants », dit l’étudiante au Collège Bois-de-Boulogne.

Des espoirs disparus

Quand La Presse lui a parlé l’été dernier, Olivier Demers nourrissait de grands espoirs pour sa première année au cégep du Vieux Montréal. Il s’attendait à une session d’automne où les cours alterneraient entre la distance et la présence. Il a déchanté.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Olivier Demers n’a presque pas eu de cours en personne à sa première année au cégep du Vieux Montréal.

« Je comprends la situation, mais ce n’est pas le cégep que j’imaginais », dit Olivier Demers. Les études collégiales telles qu’il les connaît, c’est surtout lui faisant face à un écran d’ordinateur.

Il n’est allé que « quelques fois » au cégep, quand des cours étaient plus techniques. Ces rares fois, il a trouvé un cégep presque vide. « Le cours en présence par semaine dont parlait la ministre McCann, je ne l’ai pas eu », dit-il.

Une idée loin de la réalité

Le retour progressif souhaité par la ministre de l’Enseignement supérieur a-t-il été entendu dans les cégeps ? En février, Danielle McCann promettait que son ministère assurerait un suivi.

« On s’attend à ce que tous les cégeps et toutes les universités mettent la main à la pâte », disait-elle.

La Presse a demandé plus d’une fois au cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur si un tel suivi avait été fait et quelles étaient ses conclusions. Nous n’avons pas obtenu de réponse.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Au printemps 2020, Audrey-Anne Patry-Fiset récupérerait ses livres à l’école secondaire Des Rives, à Terrebonne. Elle a terminé son secondaire, et commencé le cégep, à distance.

À la Fédération étudiante collégiale du Québec, on entend que le retour des étudiants a été plus facile dans les établissements accueillant moins d’élèves, notamment hors des grands centres. C’est aussi l’observation de la présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep, Lucie Piché, qui estime néanmoins que l’annonce de Québec l’hiver passé ne correspondait pas à la réalité.

Qu’est-ce ça veut dire, “une fois par semaine”, quand tu es au cégep ? Tu vas faire ton cours en présentiel, ensuite, tu fais ton cours en ligne ? En tout respect de la ministre, cette consigne, c’était un peu une vue de l’esprit.

Lucie Piché, présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep

Les cégépiens et les universitaires ont été les « grands délaissés de cette crise », estime Samuel Veissière, professeur adjoint au département de psychiatrie de l’Université McGill.

Samuel Veissière croit que l’enseignement supérieur en personne a été réduit au minimum pour plusieurs raisons, notamment parce qu’« il y a eu une forte pression des syndicats d’enseignants qui ne voulaient pas retourner au travail ».

« Il faudrait considérer les enseignants des cégeps et des universités comme des travailleurs essentiels », estime M. Veissière.

Il croit aussi que les établissements ont été « en moyenne » trop conservateurs.

« Parmi les enseignants qui ont souhaité avoir des activités face à face avec les étudiants, il y a eu une grande frustration face à la lente bureaucratie sécuritaire des universités, qui ne le permettait pas », fait observer Samuel Veissière.

Une année qui laissera des traces

Ceux qui ont eu l’occasion d’avoir des cours en personne s’estiment « chanceux ». C’est le cas d’Audrey-Anne Patry-Fiset. Sa formation pratique en arts visuels lui permet d’aller plus souvent que d’autres au cégep Lionel-Groulx.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Audrey-Anne Patry-Fiset, étudiante en arts visuels au cégep Lionel-Groulx

« Le cégep était vide », mais pas question pour autant de rester après les cours pour finir des projets. « On doit partir », dit Audrey-Anne. Elle trimballe chaque fois son matériel dans les transports en commun.

Même si elle s’estime privilégiée, nombre de ses cours sont à distance, et la santé mentale en prend pour son rhume.

Nous avions rencontré Audrey-Anne Patry-Fiset en mai dernier. Elle était de passage à son école secondaire pour récupérer des livres après la fermeture abrupte des écoles.

Je ne sais pas vraiment ce que c’est, le cégep.

Audrey-Anne Patry-Fiset, étudiante en arts visuels au cégep Lionel-Groulx

Après un an d’étude à distance, Anuk Ferreyra appréhende presque le retour en personne. Les examens ne seront pas les mêmes, les cours ne seront pas les mêmes, explique-t-elle.

Samuel Veissière, de l’Université McGill, croit lui aussi que cette année laissera des traces.

De manière générale, il constate que les taux de suicide et d’admission aux urgences psychiatriques ont baissé, mais « ça ne veut pas dire que les gens ne sont pas en détresse », explique-t-il.

« Sur le plan du développement des jeunes, il y aura des troubles d’anxiété. On verra aussi les effets sur le plan de l’apprentissage : la qualité de l’enseignement qu’on reçoit en ligne n’est pas la même que face à face. C’est sûr qu’il va y avoir des dégâts à long terme », conclut M. Veissière.