Dur retour de semaine de relâche pour les milliers d’élèves qui se trouvent en zone rouge. Cette fois, même les plus jeunes devront porter un masque en classe. Cette difficulté s’ajoute au nombre important de jours d’école ratés et à ceux qui se font à distance. Dans ce contexte, peut-on faire échouer un élève ?

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Il y a quelques semaines, le ministère de l’Éducation est intervenu auprès de deux centres de services scolaires (les anciennes commissions scolaires) parce qu’ils avaient donné pour consigne à leurs enseignants de ne donner aucune note sous la barre des 50 %.

L’affaire s’est réglée en coulisses, la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE) alertant le ministère de l’Éducation de la chose et lui disant qu’il allait dénoncer publiquement les deux centres si la consigne n’était pas retirée.

Ce qui a été fait, confirme le Ministère, ajoutant avoir profité de l’occasion pour rappeler à tous que l’évaluation était du ressort des enseignants.

L’anecdote illustre bien le malaise dans les écoles.

Déjà en février, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, revoyait la pondération des bulletins. Vu les retards scolaires, la première des deux étapes de l’année n’allait pas valoir 50 %, mais seulement 35 %.

Ça, c’est comme si on avait décidé pendant un match de hockey qu’on allait ajouter une période, finalement.

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE)

S’en est suivi toute une comptabilité pour les écoles inquiètes des taux d’échec à venir, comme en fait foi un courriel d’une direction reçu par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

« L’élève dont les compétences sont peu développées qui obtiendrait 45 % à l’étape 1 et 60 % à l’étape 2 se verrait échouer au sommaire même s’il a la note de passage à l’étape 2, puisque la pondération est de 50 % par étape. […] Donc, si vous croyez que l’élève peut s’en sortir avec une note de passage, il sera important que celui-ci ait une note entre 55 % et 58 % à l’étape 1. »

Les témoignages d’enseignants (qui ont tous demandé l’anonymat à La Presse par crainte de représailles de leur employeur) illustrent à quel point l’évaluation n’est pas une science exacte, particulièrement en temps de pandémie.

Dixit une enseignante du secondaire : « Ce que je trouve juste, moi, c’est de donner à un élève la note qu’il aurait normalement eue s’il n’y avait pas eu de pandémie. »

Une autre, qui enseigne aussi au secondaire, évoque pour sa part son malaise quant à la politique d’annulation d’examen en cas de tricherie.

Devant un examen qu’ils savent qu’ils vont couler, j’ai des élèves qui font maintenant exprès d’être vus en train de tricher. Comme cela, ils savent que l’examen sera annulé et que la deuxième fois, ils sauront davantage quoi étudier.

Une enseignante au secondaire qui a demandé l’anonymat

D’autres profs ont aussi évoqué ces petits ou gros indices offerts lors d’examens.

Le son de cloche minoritaire est venu d’une autre enseignante du secondaire ayant observé, elle, que ses élèves n’avaient pas besoin d’un coup de pouce. Dans son école, estime-t-elle, les jeunes n’ont tellement rien d’autre à faire en ce confinement assorti d’un couvre-feu que plusieurs ont décidé de donner un grand coup dans leurs études.

La pression des statistiques


Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, dit qu’elle entend qu’« il y a de la pression sur les enseignants pour jouer avec les notes de passage », les centres de services scolaires se mettant eux-mêmes de la pression pour afficher de bons taux de réussite.

Tout en rappelant que l’évaluation est du ressort des profs, Mme Scalabrini ajoute que leur propre jugement est inévitablement teinté par ce que vivent leurs élèves.

Ils sont dans un état d’esprit particulier. Certains perdent des grands-parents, ont eu des proches à l’hôpital, quand ce n’est pas papa ou maman qui a perdu son travail.

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement

Mélanie Hubert, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal, souligne que les bulletins ont donné lieu à beaucoup de discussions ces derniers mois. Des enseignants auraient préféré qu’il n’y en ait pas, raconte-t-elle, entre autres parce qu’il est difficile de savoir, à distance, si un élève a eu de l’aide de proches pour faire un travail.

On marche présentement sur un fil très mince, chacun cherchant un équilibre entre la nécessité de ne pas décourager les élèves et de les garder motivés, sans pour autant nier leurs difficultés qui, tôt ou tard, les rattraperaient, explique Mme Scalabrini.

Mais la réalité, selon Mme Scalabrini, « c’est qu’on sera en mode rattrapage pendant de nombreuses années ».

Pour sa part, Mélanie Hubert croit qu’« on est en train de pelleter par en avant bien des difficultés scolaires ».

Le cas de Marguerite-Bourgeoys

En février, le centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB) a diffusé un communiqué de presse pour publiciser les résultats de ses élèves qui, peut-on lire, « surpassent ceux de l’an dernier », avant la pandémie.

Au primaire, est-il écrit, les taux de réussite en français et en mathématiques « surpassent 91 % ». Au secondaire, les taux de réussite sont aussi supérieurs à ceux d’avant la pandémie.

Cela tranche nettement avec ce qui se vit ailleurs dans la province, où un quart des élèves de 3e et de 4e secondaire sont en voie d’échouer leurs mathématiques.

Comment expliquer que les élèves du centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys aient mieux réussi leur plus récente étape même s’ils ont raté autant de jours de classe et ont fait autant l’école à distance ? Qu’a-t-on comparé, dans la mesure où il y avait trois étapes l’an dernier et seulement deux cette année ?

En entrevue, Dominic Bertrand, directeur général du CSSMB, signale qu’il s’agit du premier bulletin de cette année, comparativement à celui de la deuxième étape de l’an dernier. M. Bertrand attribue la réussite des élèves de son centre à plusieurs facteurs, dont « ce virage très important qu’on a pris ces dernières années au niveau des stratégies d’enseignement efficace », 1500 membres du personnel ayant suivi une formation de la TELUQ sur ce thème. M. Bertrand explique aussi la chose par la création, il y a quelques années, d’un bureau « de la statistique et de l’imputabilité » permettant de suivre de façon très fine la progression des élèves.

Mélanie Hubert, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal, qui représente les enseignants de Marguerite-Bourgeoys, se montre extrêmement sceptique.

Déjà, en juin, les enseignants nous disaient que dans le contexte, ils n’étaient pas à l’aise de faire échouer des élèves et que dans le doute, ils indiquaient qu’il y avait eu réussite.

Mélanie Hubert, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal

Pour elle, les comparaisons sont impossibles de toute façon. « L’enseignement se fait plus lentement, en mode rattrapage », et ce, dit-elle, à la demande même du ministre de l’Éducation. Jean-François Roberge a dit en février que les acquis de cette cohorte ne seraient pas les mêmes qu’en temps normal, les programmes ayant été officiellement allégés par le gouvernement pour n’en garder que les « savoirs essentiels ».

Le 8 février, la Fédération des directions d’établissement estimait que dans la province, le taux d’échec en français et en mathématiques au secondaire avait probablement presque doublé par rapport aux années précédentes. C’est en tout cas ce que la Fédération prédisait après avoir recueilli des données auprès de 80 écoles primaires et 30 écoles secondaires.

Deux jours plus tard, le ministre Roberge disait au contraire que la réussite était stable au primaire et assez près de celle des années précédentes au secondaire, si ce n’est d’une hausse de 4,2 points de pourcentage du taux d’échec en mathématiques en 4e secondaire (23,2 %). En 3e secondaire, le taux d’échec serait en hausse de 3 points de pourcentage et se situerait à 25,6 %.