Jean-François Roberge l’a souvent répété : avant d’être ministre de l’Éducation, il a été enseignant. Or, nombre de ses anciens collègues fourbissent leurs armes en vue de la négociation de la convention collective dans le secteur public, qui arrive à échéance le 31 mars. Que veulent les enseignants ?

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Un meilleur salaire

De toutes les provinces canadiennes, c’est au Québec que les enseignants sont le moins bien payés. Lorsqu’ils entrent sur le marché du travail après un baccalauréat de quatre ans, les enseignants du primaire et du secondaire gagnent annuellement 46 115 $.

« Il y a beaucoup d’enseignants à Montréal qui ne sont pas capables de payer un appartement près de leur lieu de travail avec leur salaire quand ils commencent à travailler. C’est aberrant de se dire ça », dit la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, Catherine Beauvais-St-Pierre.

Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, a dévoilé en décembre l’offre patronale en matière d’augmentations salariales pour les travailleurs de l’État : 7 % sur cinq ans, ce qui est moins que le taux d’inflation. Mais le gouvernement Legault a précisé qu’il ferait un effort particulier pour certaines catégories d’emploi, dont les enseignants. Lors de la dernière campagne électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ) proposait d’ailleurs d’augmenter leur salaire en début de carrière en abolissant les six premiers échelons.

« On sent que c’est à notre tour d’avoir des augmentations qui suivent au moins l’augmentation du coût de la vie, surtout quand on entend le gouvernement dire dans les médias qu’on va augmenter le salaire des enseignants et qu’il ne fait même pas ça dans le dépôt patronal », dit Francis Boulet, enseignant dans une école secondaire de Lac-Mégantic.

Des classes repensées

On sent le déchirement du prof de maths quand il en parle : certains élèves arrivent dans ses cours en première secondaire avec un retard tellement important qu’ils n’ont même pas maîtrisé des notions qu’ils auraient dû apprendre en quatrième année.

« J’en ai 26 dans ma classe et je dois les amener au même niveau que les autres [de la province] parce qu’ils vont avoir le même examen. Je n’ai pas le choix de continuer d’avancer et, des fois, je laisse des élèves en chemin quand je ne suis pas capable de les faire suivre, dit Francis Boulet, qui a 20 ans d’expérience en enseignement. Au secondaire, on est le parent pauvre en matière de services aux élèves », déplore-t-il.

Peu importe le syndicat qui les représente, les enseignants s’entendent sur une chose : les classes telles qu’elles sont ne sont plus viables. Pour la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE), il faut baisser le ratio d’élèves par classe et créer de nouvelles classes spécialisées.

« En tout cas, il faut arrêter de les fermer », dit pour sa part Mme Beauvais-St-Pierre.

Une tâche allégée

Le nombre élevé d’enfants qui ont besoin de plans d’intervention amène un surplus de travail que l’enseignante au primaire Jessica Dorval connaît bien. « Il y a le petit coco qui a un TDAH, l’autre qui a sa dyslexie, l’autre qui est autiste et pour lequel je devrai prendre une récréation ou un dîner pour l’aider, illustre-t-elle. On est ensevelis par plein de choses autour de l’enseignement et on devient rapidement essoufflés », dit Jessica Dorval, fondatrice d’un groupe d’enseignants nommé Profs en mouvement.

Les enseignants veulent faire ce pour quoi ils ont été formés, disent les syndicats. « On est embourbés dans des demandes administratives, des rapports à remplir, des réunions, des formations qui ne répondent pas toujours aux besoins. Quand on parle d’alléger la tâche, on parle de la recentrer autour des activités d’enseignement et de services directs aux élèves », dit Mélanie Hubert, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’Ouest de Montréal (SEOM), qui représente 6000 enseignants.

La pénurie d’enseignants met de la pression sur nombre d’entre eux. Francis Boulet dit qu’il a fait davantage de suppléance (dans sa propre école) l’an dernier que dans sa carrière au complet. Il remplace des collègues absents, mais pendant ce temps, son propre travail n’avance pas.

« Le temps que je passe dans une classe à faire de la suppléance, je ne l’ai pas pour préparer mes cours, pour faire de la correction. Je suis obligé de le faire chez nous », dit l’enseignant de Lac-Mégantic.

Des emplois moins précaires

Enseignante depuis quatre ans, Jessica Dorval espère qu’elle aura un poste permanent en septembre prochain, mais n’a « aucune idée » d’où elle sera. L’adaptation à des groupes différents, elle connaît, étant passée de l’anglais intensif à la maternelle, par exemple. « Mon premier contrat était à 45 %, j’avais trois groupes différents », illustre l’enseignante.

La pénurie d’enseignants dans les classes a beau sévir depuis des années, n’empêche que quatre enseignants sur dix ont encore un statut précaire. Dans le secteur de l’éducation des adultes, par exemple, le taux de précarité est de plus de 70 %.

« L’employeur aime garder les gens en précarité. C’est pour ça qu’on dit depuis des années qu’il y a des façons de donner des contrats à de jeunes enseignants et il y a des façons d’assurer une stabilité dans les équipes-écoles », dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement.

Qu’on reconnaisse leur expertise

Le projet de loi 40 qui a mené à l’abolition des commissions scolaires a entraîné dans son sillage des changements que les enseignants n’ont pas digérés, par exemple la création d’un « comité d’engagement pour la réussite des élèves » qui devra « promouvoir, auprès des établissements, les pratiques éducatives […] issues de la recherche ».

« Des gestionnaires de commissions scolaires et des chercheurs universitaires vont venir dire aux profs “ces approches-là ne sont pas bonnes, celles-là le sont” », dit Sylvain Malette, président de la Fédération autonome de l’enseignement. Les enseignants sont ceux qui connaissent les élèves et savent quelles approches appliquer en différentes situations, plaide-t-il.

« Les enseignants savent où ils s’en vont », dit pour sa part la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. Catherine Beauvais-St-Pierre constate que « la confiance qu’il y a envers les enseignants s’est appauvrie » au cours des dernières années. « Le fait qu’on a toujours des conditions de travail difficiles, ça joue », croit-elle.

« On va s’ajuster », dit le ministre Roberge

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le 21 février, des enseignants ont interpellé le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, en marge d’une conférence qu’il donnait dans un hôtel de Montréal.

Le 21 février, des enseignants ont interpellé le ministre de l’Éducation en marge d’une conférence qu’il donnait dans un hôtel de Montréal. La manifestation visait à dénoncer l’adoption du projet de loi 40 et à demander un « changement de ton de la part du gouvernement ». En s’adressant aux enseignants, le ministre Roberge a rapidement fait un lien avec la négociation en cours. « Les offres patronales, je sais que plusieurs les ont en travers de la gorge, je l’ai entendu. Je peux vous dire qu’on vous écoute, on vous entend, on va s’ajuster. Je comprends que, dans certains cas, des gens m’ont dit [qu’ils n’ont| plus confiance, [ils ont] perdu espoir », a déclaré Jean-François Roberge. Il a ajouté qu’il était « normal » dans une négociation que l’entente signée soit « différente du dépôt ». Quelques jours plus tard, le ministre a affirmé qu’il était convaincu « qu’à la fin, tout le monde va signer le sourire aux lèvres ».

— Avec Hugo Pilon-Larose, La Presse