Du secondaire à l’université, étudiants et professeurs ont terminé leur année 2020 bien souvent installés derrière un écran. La Presse a recueilli les témoignages de certains d’entre eux pour savoir comment ils ont vécu les derniers mois.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Ianne Allard, élève de 5e secondaire, 16 ans, école secondaire Georges-Vanier (Laval)

« J’étais contente de revenir à l’école après six mois, de retrouver mes amis et l’ambiance, et on a réussi à avoir une certaine normalité. C’était différent à cause des masques, il y a de nouveaux profs dont je n’ai jamais vu le visage au complet ! Au début de l’année scolaire, on était tous les jours à l’école, maintenant, on porte le masque en tout temps et on est à l’école un jour sur deux.

« L’école à la maison, ça demande énormément de concentration. Il y a toujours des gens qui parlent, mon père est prof de cégep et il donne des cours juste à côté de moi. Je ne me sens pas productive : je suis en pyjama, j’ai mon cell, j’ai de la bouffe à proximité. Les cours de musique à distance, c’est l’enfer. Mon fun, c’est de jouer avec des amis : jouer chez soi avec des écouteurs, ce n’est pas agréable. En plus, je joue de la trompette, je dois me coordonner avec mon père. Un de mes gros deuils, c’est de ne pas faire d’improvisation. Pour moi, c’est une échappatoire, ça fait quatre ans que j’en fais et cette année, on n’en fait pas.

« Il y a certains avantages à être à la maison. Je me lève plus tard, je peux niaiser avec mon frère. Pendant les pauses, je sors prendre des marches. Je ne sais pas à quoi m’attendre pour la suite des choses. J’ai un peu perdu espoir, j’ai l’impression qu’on n’avance plus, que tout ce qu’on fait ne sert à rien et j’ai peur qu’on ne revienne pas à l’école en janvier sous prétexte que ça marche bien, les cours à distance. Mais ce n’est pas vrai, ça ne marche pas. Je suis prête à faire des sacrifices pour aplatir la courbe, mais ça fait mal quand même. »

Sébastien Bérubé, professeur en génie mécanique, cégep du Vieux Montréal

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Sébastien Bérubé, professeur en génie mécanique au cégep du Vieux-Montréal

« On ne peut pas machiner des morceaux en virtuel, donc on a revu les étudiants à la fin de la session, mais les trois quarts de la session se sont faits à distance. Alors qu’en classe, j’enseigne habituellement 30 minutes à la fois, je me suis rendu compte après un mois en ligne qu’il fallait que ce soit au maximum 15 minutes de présentation pour ne pas perdre mes étudiants. Quand ils sont à la maison, on n’a pas de contrôle sur ce qu’ils font vraiment, tandis que lorsqu’on est en classe, on peut les ramener.

« Je pense que les étudiants ont un peu perdu par rapport à une session standard, parce que le cégep est une période importante de leur vie, où ils se font des amis dans leur domaine d’études. Ça a joué sur leur tempérament et sur leur motivation. Mais je ne crois pas que c’est une aberration pédagogique, je n’embarque pas dans ce discours-là. La pandémie nous force à avoir une pédagogie du XXIsiècle.

« Par contre, j’ai vu une disparité entre les élèves qui ont un bon ordinateur et une bonne connexion internet et ceux pour qui ce n’est pas le cas. En génie mécanique, on fait beaucoup de modélisation 3D et ça prend de gros programmes, ce n’est pas Word ou Excel. Peut-être faudrait-il ouvrir des laboratoires pour que ces étudiants puissent venir suivre le cours avec un ordinateur performant ? Ça leur permettrait aussi une tranquillité, parce que ces étudiants qui ont moins de moyens viennent souvent de grandes familles, donc c’est plus difficile aussi d’avoir leur concentration. »

Edna Adjibi, élève de première année en techniques d’orthèses visuelles, 17 ans, Cégep Édouard-Montpetit

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Edna Adjibi, étudiante en première année au cégep Édouard-Montpetit

« J’avais un idéal de ce que serait le cégep, mais je me suis rapidement rendu compte que ce serait en ligne. Au début de la session, deux de mes laboratoires se faisaient en présence, mais dès qu’on est tombés en zone rouge, on a commencé à tout faire à distance.

« Je n’ai pas eu le temps de me faire des amis, donc je me retrouve isolée et c’est ce que je trouve le plus difficile. Je suis quelqu’un de très sociable, j’aime apprendre à connaître des gens. Mon bureau est dans ma chambre et je ne sors pratiquement jamais, sauf pour aller manger ou aller aux toilettes. Je vis avec ma mère et mes petites sœurs de 6, 8 et 12 ans. Je suis contente qu’elles soient à l’école, c’est tranquille à la maison quand je fais mes cours ! Heureusement, je travaille deux soirs par semaine, donc je sors un peu.

« Je trouve la charge de travail énorme. Pour me changer de l’écran et m’aérer le cerveau, je prends des marches près de chez moi. La session d’hiver sera un peu différente, ça se peut qu’on puisse avoir plus de cours en présence. On commence à parler de vaccin, j’aimerais bien connaître une rentrée normale au cégep à la prochaine rentrée d’automne. »

Sylvie Viola, professeure de didactique, université du Québec à Montréal

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Sylvie Viola

« Je me demandais comment j’allais faire pour garder mes 60 étudiants impliqués, pour qu’ils soient présents. À ma grande surprise, ils étaient toujours plus d’une cinquantaine présents. Je n’en revenais pas parce qu’habituellement, en fin de session, les étudiants sont très stratégiques et préfèrent parfois étudier que venir à des cours.

« Enseigner à distance a été une expérience très stressante, parce qu’on se demande toujours si la technologie va lâcher, mais je l’ai vécue comme une occasion de découvrir des outils technologiques. J’ai travaillé fort – facilement 50 heures par semaine – pour adapter les cours. On ne pouvait pas faire trois heures sur Zoom ! Le samedi matin, avec mes collègues qui donnaient le même cours, on le testait avant de le donner.

« À part la surcharge de travail, je ne suis pas certaine qu’il y ait tant d’inconvénients à rester à la maison, parce que j’ai réussi malgré tout à créer des liens. Et ça ressemble au présentiel : les étudiants très impliqués sont là, et ceux qui sont assis en arrière et qui ne parlent pas ont la même attitude. J’ai quand même hâte de retrouver la vie universitaire et de voir les étudiants en vrai.

« Il n’y a pas eu d’abandon à mon cours, ça m’a vraiment étonnée. Les étudiants avaient le goût de voir du monde, on les mettait en équipe sur Zoom et ils ont beaucoup apprécié ça. Pour eux, l’université, c’est ça, c’est avoir des relations avec des gens. Pour moi, après 30 ans à l’UQAM, ç’a été une révélation. Je n’enseignerai plus de la même façon. »

Les propos des personnes interviewés ont été édités à des fins de concision.