Ces jours-ci, on retrouve les adolescents au travail dans les dépanneurs, les supermarchés, les grandes surfaces, les pharmacies… Mais pas à l’école. Les experts en lutte contre le décrochage scolaire s’inquiètent.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Quand mon adolescent, qui déteste l’école depuis toujours, a appris que le secondaire ne reprendrait pas avant le mois d’août, ç’a été pour lui la meilleure des nouvelles ! Ma conjointe travaille en éducation aux adultes, et on voit bien qu’il se dirige en plein vers le décrochage », s’inquiète Sébastien Côté.

« Ces jours-ci, on surnomme notre fils “le petit poisson rouge”, poursuit-il. Il tourne en rond comme dans un bocal et on le nourrit. La différence avec le poisson, c’est qu’il passe le temps sur des jeux vidéo. »

Il y a ceux qui ne font rien. Et il y a ceux qui ne voient pas les journées passer.

Des reportages font état ces jours-ci que les jeunes (peu vulnérables à la COVID-19) sont nombreux à avoir été embauchés à temps plein dans les dépanneurs, les supermarchés, les grandes surfaces et les pharmacies.

L’adolescent de 16 ans pour qui l’école n’a jamais été facile et qui gagne beaucoup d’argent aura du mal à se raccrocher à l’école.

Delphine Collin-Vézina, directrice du Centre de recherche sur l’enfance et la famille de l’Université McGill

« À l’heure actuelle, les conditions sont malheureusement réunies pour que le décrochage connaisse un bond important au Québec », redoute aussi Normand Lessard, directeur général de la Commission scolaire de la Beauce-Etchemin, où beaucoup d’efforts ont été consacrés au fil des ans à contrer le décrochage, notamment par la mise en place de cours de rattrapage.

« Au début, les enseignants et les élèves se sont fait dire qu’ils étaient en vacances, rappelle M. Lessard. Heureusement, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a bien corrigé le tir. C’est le signal dont avait besoin le milieu pour remettre la lutte contre le décrochage au cœur des priorités. »

« La glissade de l’été », en pire

Avant la pandémie, rappelle Égide Royer, psychologue et professeur associé à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, le décrochage scolaire était déjà très élevé au Québec, « soit de 22 à 23 % pour les garçons et de 12 à 13 % pour les filles ».

Au cours des dernières années, préoccupé par « la glissade de l’été », M. Royer a contribué à la mise sur pied de certains programmes visant à éviter aux jeunes en difficulté de perdre tous leurs acquis l’été, un grand classique.

« Mais là, on parle d’un arrêt de six mois ! »

Les enseignants doivent absolument garder un lien avec les jeunes, s’assurer que chacun d’eux soit joint par quelqu’un de l’école.

Égide Royer, psychologue et professeur associé à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval

« Parfois, ce peut aussi être la secrétaire de l’école, poursuit M. Royer. Il faut lancer aux jeunes le message qu’ils font toujours partie de l’école, qu’ils vont être joints jusqu’en juin et qu’ils se fassent dire : “N’oublie pas, en août, on t’attend.” »

Olivier Arvisais, professeur de didactique à l’UQAM et l’un des rares spécialistes de l’éducation en temps de crise, entend beaucoup d’enseignants dire qu’ils n’arrivent pas à communiquer avec leurs élèves. « Ils ne doivent pas baisser les bras, mais essayer, et essayer encore, particulièrement avec ceux qui ont des difficultés scolaires. »

Il faut aussi consacrer une attention particulière aux enfants de 6e année, à son avis. Car selon les études sur le sujet, « une transition difficile entre le primaire et le secondaire est un fort prédicteur de décrochage dans les années qui suivent », relève M. Arvisais.

Enseignants

Delphine Collin-Vézina, directrice du Centre de recherche sur l’enfance et la famille de l’Université McGill, croit que le gouvernement doit avoir des attentes précises envers les enseignants, « qu’il leur dise clairement de joindre les élèves — particulièrement ceux qui sont en difficulté et qui risquent le plus de perdre toute motivation ».

« Souvent, un seul évènement ponctuel — le divorce des parents, par exemple — peut précipiter le décrochage chez un élève déjà en difficulté », fait observer Marie-Julie Béliveau, psychologue auprès des enfants et professeur à l’Université de Montréal au département de psychologie.

La COVID-19, qui a mis fin à toute routine, augmente le risque d’une grande perte d’intérêt, insiste-t-elle.

Benoit Bernier, directeur clinique chez Déclic (organisme très réputé dans le milieu qui fait de petits miracles auprès des décrocheurs), s’inquiète grandement du fait que l’éducation aux adultes, que fréquentent énormément de jeunes, se retrouve dépourvue à l’heure actuelle.

« Certains de ceux qui faisaient de gros efforts pour remonter la pente risquent de la débouler de nouveau. Avec la routine vient une certaine hygiène de vie. Combien d’entre eux ont repris leur consommation d’alcool ou de drogue ? »