Dans sa directive envoyée aux commissions scolaires, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, ne mentionne pas quelle méthode il privilégie pour tester le plomb dans l’eau des fontaines des écoles ni quel taux de plomb doit être considéré comme problématique.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Les choix de la méthode et du taux sont pourtant cruciaux pour découvrir l’ampleur du problème, selon les experts consultés par La Presse dans le cadre de notre enquête qui a révélé, plus tôt cette semaine, que l’eau de certaines écoles de la grande région de Montréal contenait trop de plomb. Nous avons mené des tests « collés sur la réalité des enfants » en collaboration avec l’Université de Montréal.

(Re)lisez notre dossier « Trop de plomb dans l’eau »

À la suite de nos révélations et de celles du Soleil à Québec, qui a aussi enquêté sur le sujet, le ministre Roberge a ordonné que l’eau de toutes les écoles soit testée.

Or, la sommité mondiale sur la question du plomb dans l’eau potable, Michèle Prévost, de Polytechnique Montréal, est « sidérée » par le contenu de la lettre envoyée aux commissions scolaires.

« Le ministre doit exiger que les tests se fassent sans faire couler l’eau cinq minutes avant de tester – en d’autres mots sans écoulement préalable –, sinon ce sera un gaspillage de fonds publics », lâche-t-elle, découragée.

Faire couler l’eau cinq minutes, c’est la façon parfaite de cacher le problème, de le minimiser. Moi qui pensais que Québec avait enfin compris.

Michèle Prévost, titulaire de la Chaire industrielle en eau potable de Polytechnique Montréal

Dans sa lettre envoyée le 8 octobre, le ministre Roberge demande aux écoles de « prendre en considération » la recommandation de Santé Canada. Aux yeux de Mme Prévost, il faut suivre la recommandation fédérale. Point final. Pas seulement la « considérer ».

Le ministre ne précise pas non plus aux commissions scolaires si elles doivent alerter les autorités après avoir obtenu un résultat de 5 microgrammes par litre (recommandation fédérale) ou seulement si elles obtiennent un résultat dépassant la norme québécoise actuelle – moins stricte – de 10 microgrammes par litre.

Dans sa lettre, le ministre demande aux commissions scolaires de « procéder à des tests de qualité de l’eau dans les meilleurs délais », soulignant que « les outils et les méthodes adéquates pour effectuer ces contrôles avec rigueur » leur seront communiqués d’ici le 18 octobre par la Direction générale des infrastructures.

« Mon seul espoir, c’est que quelqu’un aux infrastructures se réveille », ajoute Mme Prévost, qui est consultée aux quatre coins du monde pour son expertise sur le plomb dans l’eau.

En vertu du règlement québécois actuel, le protocole stipule que l’eau doit couler cinq minutes avant la prise de l’échantillon. Or, aucun enfant ne fait couler l’eau cinq minutes avant de la boire, insistaient les experts interrogés dans le cadre de notre enquête.

D’ailleurs, à la suite de notre reportage, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) – la plus grosse au Québec – a envoyé une lettre à toutes ses directions d’école pour leur assurer que les tests allaient être réalisés le plus tôt possible, dès réception des directives de Québec sur les méthodes et les outils à utiliser.

« La CSDM se préoccupe de la qualité de l’eau, assure sa présidente, Catherine Harel Bourdon, et nous allons mener les tests dans les prochaines semaines dans nos 127 écoles primaires. »

Mme Harel Bourdon prévoit que l’exercice pourrait coûter quelques milliers de dollars par école selon le nombre de fontaines. Elle tient à rassurer les parents : si l’eau de certaines fontaines contient trop de plomb, ces dernières seront condamnées sur-le-champ et de l’eau sera fournie aux enfants d’ici à ce que des travaux soient réalisés pour corriger la situation.

Infime proportion d’écoles testées

Les experts cités dans notre enquête montraient du doigt le fait qu’une infime proportion d’écoles et de garderies sont testées en vertu du règlement québécois, puisque ce dernier accorde la priorité aux tests effectués dans les résidences contenant des entrées de service en plomb.

En entrevue avec La Presse, la directrice de l’eau potable et des eaux souterraines au ministère de l’Environnement, Caroline Robert, défend d’ailleurs bec et ongles ce choix d’accorder la priorité aux tests réalisés dans les résidences plutôt qu’à ceux effectués dans les écoles, et ce, même après que le ministre de l’Éducation a ordonné de tester l’eau dans toutes les écoles.

Le risque principal pour les enfants – et c’est ce que disent nos spécialistes du ministère de la Santé –, ce sont les entrées de service en plomb dans les résidences.

Caroline Robert, directrice de l’eau potable et des eaux souterraines au ministère de l’Environnement

« C’est une question de priorisation en fonction d’un risque d’exposition. De sorte que le responsable du réseau de distribution – en vertu du règlement – a l’obligation de prioriser les entrées de service en plomb des résidences. Les écoles viennent en complément, explique-t-elle. L’important, c’est de faire sortir les cas les plus problématiques d’abord, puis d’investiguer davantage lorsqu’on les trouve. Il faut y aller par étapes et à la mesure du problème. »

La Presse a aussi révélé que l’eau de 300 écoles et garderies avait été testée en moyenne chaque année depuis 2013, alors que le Québec compte 3236 écoles et 17 200 garderies.

Mme Robert, qui pilote la révision du règlement québécois sur l’eau potable, prévue pour mars 2020, demande aux municipalités d’être « proactives », bien qu’elle ne veuille pas préciser si elle privilégie ou non un resserrement de la norme pour s’aligner sur celle de Santé Canada (un test mené sans écoulement préalable et un taux de 5 microgrammes par litre).

« Une norme, ce n’est pas quelque chose qui se change du jour au lendemain. On veut s’assurer que tout le monde soit prêt quand on change et que ce ne soit pas simplement un changement de chiffre. Ça doit être un changement de façon de faire », explique la fonctionnaire.

Le gouvernement Legault attaqué

Le gouvernement Legault s’est défendu, hier, de ne pas avoir voulu d’une étude sur la qualité de l’eau dans les écoles en expliquant qu’il voulait plutôt éviter que le travail se fasse en double par deux organismes publics. Le Devoir rapportait hier que trois chercheurs de VisezEau, un projet du ministère de la Santé et des Services sociaux pour remplacer la consommation de boissons sucrées dans les écoles par la consommation d’eau potable, avaient claqué la porte l’hiver dernier après que Québec eut retiré le volet sur la qualité de l’eau. La ministre de la Santé, Danielle McCann, a expliqué hier que le Ministère avait pris cette décision pour éviter que le travail déjà effectué par l’Institut national de santé publique du Québec – dont l’avis a été publié l’été dernier – soit fait en double. Pour les partis de l’opposition à Québec, le gouvernement Legault a fait preuve de négligence dans ce dossier et se comporte comme s’il ne faisait pas confiance à la science.

— Hugo-Pilon Larose avec Martin Croteau, La Presse