Sur les trois groupes de parents qui habitent dans les zones grises de Montréal, à cheval entre les deux plus importantes commissions scolaires, deux ont abandonné la bataille et le troisième, celui de Glenmount, a eu gain de cause. Explications.

Mis à jour le 27 juill. 2018
Suzanne Colpron LA PRESSE

Pierre Éloi Talbot est un père heureux. Et soulagé. En septembre, son petit Clovis, 7 ans, va pouvoir retourner à l'Académie Saint-Clément de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, sans craindre de devoir changer d'école au milieu de son parcours scolaire.

La raison ? Fin juin, le ministère de l'Éducation a transféré le quartier où il vit, Glenmount, de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) à la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSMB).

« On ne risque plus de se faire mettre dehors », se félicite-t-il.

Glenmount est un quartier de Côte-des-Neiges qui compte 600 maisons. Enclavé dans Mont-Royal, il est bordé, au sud, par le boulevard Jean-Talon et les voies ferrées du Canadien Pacifique. C'était une zone grise de Montréal ; les deux autres sont situées près d'Outremont et de Saint-Laurent.

NOUVEAUX CRITÈRES D'ADMISSION

Ces trois zones ont été créées en 1998 dans la foulée de l'adoption de la réforme Marois qui a rendu laïque le système scolaire québécois, jusque-là confessionnel. Les commissions scolaires catholiques et protestantes ont été supprimées et sont devenues francophones ou anglophones. Et la carte scolaire a été redessinée : les limites territoriales des écoles sont devenues les villes plutôt que les paroisses.

Pendant 20 ans, les parents des zones grises ont pu opter pour une école de l'une ou l'autre des deux commissions scolaires. Mais ce n'est plus le cas. L'adoption des nouveaux critères d'admission de la CSMB, en janvier, a fait perdre aux parents de ces zones l'accès en priorité à l'un de ses établissements. Et comme les écoles débordent, les enfants risquent de se faire éjecter.

« On s'est pris en main. On a géré notre dossier et fait nos devoirs. » - Pierre Éloi Talbot, père de trois enfants, dont un seul d'âge scolaire

Au cours des derniers mois, lui et une vingtaine d'autres parents de Glenmount ont cogné aux portes et fait circuler une pétition pour recueillir un nombre suffisant de signatures en appui à leur demande d'annexion à la CSMB. Ils ont aussi reçu un coup de pouce du député local, Pierre Arcand. Le décret ministériel leur donnant gain de cause a été adopté le 29 juin dernier.

« Nous sommes très contents que la situation soit régularisée », lance Annick Lauzon, qui a aussi trois enfants, dont des jumeaux qui feront leur entrée à la maternelle l'an prochain. « On a choisi d'habiter dans ce quartier pour avoir accès aux écoles de Mont-Royal. »

Les parents des deux autres zones grises ont abandonné la partie. Du moins, pour le moment.

OUTREMONT

« On a décidé de ne pas faire de demande d'annexion à la CSMB pour ne pas mettre une pression accrue sur l'école Saint-Germain et risquer de pénaliser les enfants déjà inscrits », explique François Desormeaux, dont les enfants ont fréquenté cette école primaire d'Outremont.

M. Desormeaux, qui est président du conseil d'établissement de Saint-Germain, habite dans la zone grise. Officiellement, il est sur le territoire de la CSDM. Tout comme Anne-Karine Brodeur et son conjoint, qui ont acheté, il y a un an et demi, une maison rue de Soissons, à cinq minutes à pied de l'école Saint-Germain, dans le but d'y inscrire leur fils.

« Personne ne nous a parlé de la zone grise. On ne savait pas que ça existait. Dans notre rue, tous les enfants allaient à l'école Saint-Germain. » - Anne-Karine Brodeur

En mai 2016, après avoir inscrit leur fils à la maternelle, les parents ont reçu une lettre de l'école les avisant que leur fils était « transféré administrativement » à l'école Lajoie, à deux kilomètres de la maison.

« Il aurait fallu le mettre dans l'autobus à 7 h du matin, précise Mme Brodeur. On n'a pas voulu. »

Anne-Karine Brodeur et son conjoint Adil Tyouli ont préféré envoyer leur petit Ilyas, 6 ans, dans une école privée où les horaires sont plus flexibles.

« Nous payons pour sa scolarité. Mais, au moins, nous n'avons pas d'épée au-dessus de la tête quant à savoir si, chaque année, il pourra rester en classe, explique Mme Brodeur. Nous trouvons cela très triste qu'il ne puisse pas aller dans une école à 800 mètres de la maison. »

Lara Tabbakh a aussi choisi de vivre dans le quartier en raison de la proximité de l'école Saint-Germain. Son aîné a 4 ans et son bébé, tout juste 1 an. « Je suis allée à cette école quand j'étais enfant. J'y ai même travaillé, dit-elle. Et du jour au lendemain, j'ai appris que mon école n'est plus mon école de quartier. »

LE PROBLÈME DE LA SURPOPULATION

Le problème numéro un des écoles de la CSMB, c'est la surpopulation.

« On est devant un mur », admet Diane Lamarche-Venne, présidente de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, en entrevue avec La Presse. « Nos écoles débordent : Kirkland, Lachine, Pierrefonds, Saint-Laurent... Depuis le 1er octobre, on a accueilli 1000 migrants. On vit la pire situation au Québec. »

Pour trouver une solution, en attendant de faire construire de nouvelles écoles ou d'agrandir des écoles existantes, la CSMB a fait deux choses.

La première : elle a ajouté des classes modulaires dans huit écoles, en prévision de la rentrée de septembre.

La deuxième : elle a modifié les critères d'admission pour les enfants des zones grises, qui appartiennent à la CSDM même s'ils fréquentent ses écoles.

« Mon territoire se densifie, souligne Mme Lamarche-Venne. J'ai plus de monde, mais je n'ai pas plus de bâtisses. On est à l'étroit partout sur le territoire. Il fallait donner des outils aux écoles pour gérer les élèves. » 

« Si le nombre d'inscriptions dépasse la capacité d'accueil de l'école, qui doit-on transférer en premier ? L'enfant qui habite loin de l'école, celui dont les parents ont soumis la demande en dernier ou en retard ? » - Diane Lamarche-Venne, présidente de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys

Au début de l'année, Mme Lamarche-Venne a invité les parents des zones grises à demander au ministère de l'Éducation de les annexer à son territoire en bonne et due forme.

« Le pouvoir est entre les mains des parents, assure-t-elle. De notre côté, tout a été fait dans les règles de l'art. Les parents de Glenmount se sont organisés. Les autres peuvent le faire. »

En attendant, une clause de droits acquis (« clause grand-père ») permet aux enfants déjà inscrits de rester à leur école jusqu'à la fin de leur primaire ou de leur secondaire. Leurs frères et soeurs nés avant le 30 septembre 2018 sont aussi admis en priorité.

CARTIERVILLE

L'autre zone grise, la plus grande de l'île, est située à Cartierville, près de Saint-Laurent. Le territoire appartient à la CSDM, mais de nombreux parents inscrivent leurs enfants à l'école Beau-Séjour de la CSMB.

« Mes deux enfants sont protégés par la clause grand-père jusqu'à nouvel ordre », constate Éric Cherbaka.

« C'est très dommage parce que les nouveaux critères d'admission privent les enfants de leur vie de quartier. Ma voisine, qui va accoucher dans quelques mois, ne pourra jamais envoyer son enfant à l'école Beau-Séjour, près de chez elle. »

Le tiers des 600 enfants de Beau-Séjour provient de la zone grise.

« On va regarder ce qu'on peut faire, ajoute M. Cherbaka. Pour l'avenir, ce serait bien si on pouvait régulariser la situation comme Glenmount l'a fait. Ce serait logique que les gens qui habitent dans les rues autour de l'école puissent envoyer leurs enfants dans cette école. Il faut trouver une façon de mobiliser les gens. »