À entendre les enseignants, éviter un échec en suivant un cours d'été est devenu beaucoup trop facile pour les élèves. Comment un jeune qui termine l'année avec une moyenne catastrophique peut-il rattraper 10 mois en quelques semaines? L'Alliance des professeurs de Montréal se le demande. Et veut mettre fin à ce qu'elle qualifie de «réussites gratuites».

Mis à jour le 4 avr. 2011
Marie-Claude Malboeuf LA PRESSE

Claudia Gagnon est excédée. Chaque année, au moins cinq élèves ayant terminé leur troisième secondaire avec une note désastreuse en français débarquent malgré tout dans sa classe de quatrième. Leur secret: suivre un cours de rattrapage de trois à cinq semaines durant l'été.

«On se demande bien par quel miracle ils ont pu réussir ce cours. Ils n'ont pas la moitié des acquis! On ne rattrape pas 10 mois aussi rapidement. Ça nuit à tout le monde», dénonce l'enseignante, qui travaille dans une école du sud-ouest de Montréal.

L'an dernier, une de ses élèves s'est ainsi retrouvée avec une note finale de 37%. Qu'à cela ne tienne, un nouveau cours d'été lui a permis de passer en cinquième secondaire deux mois plus tard.

À l'autre bout de la ville, dans une école secondaire de Cartierville, le professeur d'anglais Patrick Thibeault tient le même discours. Les clients des cours d'été peinent de plus en plus à suivre les cours réguliers, dit-il. «Comme élèves, ils ne sont pas meilleurs que l'année précédente, ils sont pires parce qu'en changeant de niveau, ils doivent assimiler de la matière encore plus complexe! Il aurait mieux valu qu'ils reprennent le cours.»

«Est-ce qu'on pellette le problème par en avant? demande l'enseignant. Désormais, est-ce que si tu payes, tu passes?»

Alertée par plusieurs membres, l'Alliance des professeurs de Montréal veut que les écoles haussent leurs exigences. «En attendant, on questionne énormément ces réussites», dit la vice-présidente du syndicat, Catherine Renaud, qui les qualifie de «gratuites».

«Les élèves nous narguent dès la rentrée en disant: Pourquoi je me forcerais toute l'année, je suis certain de passer cet été!» illustre Claudia Gagnon.

Dans son école, cette année, une élève qui avait deux ans de retard a suivi - pour la toute première fois - son cours de mathématiques de troisième secondaire en cours d'été. Une affaire de cinq semaines. «C'est insensé! s'indigne l'ancien prof de maths de cette élève. Elle a réussi de justesse mon cours de deuxième secondaire. Je ne vois pas comment elle a pu absorber toute une année additionnelle en accéléré. On parle d'un programme costaud avec beaucoup de notions nouvelles: de l'algèbre, des fonctions exponentielles, des probabilités et statistiques. Selon mon collègue de quatrième secondaire, c'est un fiasco.»

Une pente trop raide

Les examens des cours d'été sont-ils trop faciles? Ou les correcteurs, trop généreux? Difficile à dire. Car avec la réforme, les épreuves uniques du ministère de l'Éducation ont disparu dans bien des matières. C'est donc à chaque école de préparer son examen en respectant certaines balises. «Un élève qui s'exerce beaucoup à faire des examens peut finir par les réussir. Mais ça ne veut pas dire qu'il comprend bien», dit Claudia Gagnon.

Chose certaine, pour l'Alliance, on ouvre les cours et les examens de reprise à des élèves beaucoup trop faibles. «L'élève qui frôle la note de passage peut s'en tirer avec un coup de pouce», expose Catherine Renaud. Sous la barre des 50%, cela lui apparaît par contre «illusoire». «La côte est trop raide à remonter», dit-elle.

Dans la région de Québec, la même logique a conduit la commission scolaire des Navigateurs à réserver ses cours d'été aux élèves ayant obtenu au minimum 52%. Pour l'Alliance, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) devrait s'en inspirer. D'après des documents internes, près de 300 élèves ayant terminé l'année avec une note de 45% à 49% ont passé un examen de reprise après avoir suivi un cours d'appoint à l'été 2009. «On a fait un suivi et constaté que même ceux qui avaient réussi cet examen n'étaient pas vraiment prêts à changer de niveau, révèle Mme Renaud. Six mois plus tard, plusieurs se dirigeaient vers un nouvel échec.»

Lorsqu'un élève a suivi son cours au privé, c'est pire, dit-elle, puisque les critères d'admission sont alors «minimes». «D'après ce qu'on nous rapporte, les élèves ont alors des problèmes encore plus flagrants», dit Mme Renaud.

Pour Benoît Laforest, coordonnateur du bureau de l'organisation scolaire, les règles de la CSDM sont déjà assez strictes. À moins d'avoir terminé son cours avec 50%, l'élève doit prouver qu'il a des chances de réussir l'examen de reprise, dit-il, et on ne lui offrira même pas cette possibilité s'il a obtenu moins de 40%.

Le nombre d'élèves inscrits aux cours d'été est par ailleurs passé de 3740 à 2652 entre 2001 et 2010, souligne M. Laforest: «C'est justement parce qu'on a resserré les critères d'admission à la suggestion de l'Alliance.»

Que faire lorsqu'un élève trop faible pour la CSDM réussit son cours d'été au privé? «À partir du moment où une école est dûment reconnue par le Ministère, c'est difficile pour nous de contester les résultats», dit-il.

Les administrateurs en ont-ils seulement envie? demandent les enseignants. «Actuellement, le mot d'ordre, c'est de faire passer le plus grand nombre d'élèves possible, souligne Catherine Renaud. Les parents y tiennent et les écoles veulent atteindre les nouvelles cibles de réussite imposées par le Ministère.»