À la commission scolaire des Hautes-Rivières, en Montérégie, l'école primaire de Clarenceville ne laisse aucun enseignant indifférent. Crainte par plusieurs, qui donneraient tout au monde plutôt que d'y travailler, l'école - et sa clientèle bien particulière - est au contraire un coup de coeur pour d'autres. La Presse s'y est rendue, mercredi, afin d'y vivre la dernière journée de classe.

Ariane Lacoursière LA PRESSE

Dans ce village de 1000 habitants où tous les commerces ont successivement fermé leurs portes à l'exception d'un bar de danseuses, l'école est chérie par la population.

 

Mercredi matin, la fébrilité des enfants était palpable. Tout comme des milliers d'écoliers québécois, cette centaine de jeunes s'apprêtaient à vivre leur dernière journée d'école.

Mais, comme l'explique la directrice de l'école du Petit-Clocher, Lyne Martel, la fin de l'année scolaire est vécue différemment, ici. Car la population est pauvre. Très pauvre.

Dans l'échelle de défavorisation du ministère de l'Éducation, l'école est cotée 10 - la pire cote. Carences nutritionnelles et affectives, retards de développement... La liste des problèmes est longue.

Mercredi matin, la petite Tania* semble plus timide qu'à l'habitude. Son enseignante de deuxième année, Mme Joyce, le remarque. «Qu'est-ce qu'il y a, ma belle Tania?» demande-t-elle. «C'est que... J'ai pas déjeuné», répond Tania. «Bon, eh bien ma chère, on ne peut pas partir sans avoir mangé! Viens que je te donne une pomme!» répond Mme Joyce.

Des scènes comme celle-là, il s'en vit tous les jours à l'école du Petit-Clocher. On garde d'ailleurs un contenant de pommes à portée de la main. L'hiver, une boîte de tuques et de mitaines permet aussi de parer aux imprévus.

Une fois tous les élèves arrivés, on monte à bord d'autobus jaunes. Direction: Saint-Jean-sur-Richelieu, pour une journée au camp Youhou! Pour plusieurs enfants, ces sorties scolaires sont les seules fois dans l'année où ils quittent leur village, explique Mme Joyce.

«Au début de l'année, on va au parc Angrignon à Montréal. Je ne te mens pas, parfois, les enfants sont émerveillés par les ponts. Ils n'ont jamais vu ça!» illustre-t-elle. Pour cette enseignante qui travaille à Clarenceville depuis plus de cinq ans, les enfants de cette municipalité sont irremplaçables. «Ils sont parfois carencés, oui. Mais ils sont tellement attachants!»

Dans l'autobus, Sophie, une élève de troisième année, semble songeuse. Quand on lui demande si elle a hâte aux vacances, elle répond: «C'est bizarre. J'ai hâte de ne plus avoir d'école. Mais je n'ai pas hâte de ne plus aller à l'école.»

Plusieurs enfants sont comme ça, selon Mme Hélène. «À la maison, la situation n'est pas toujours facile. Pour eux, l'école est une sécurité, un milieu encadré où ils aiment venir. Pour certains, la fin de l'année, c'est très triste.»

Mais, une fois au camp Youhou!, chacun oublie bien vite ses peines et ses misères. Baignade, kayak, escalade... Les jeunes participent avec enthousiasme.

Mme Sophie, l'enseignante d'éducation physique, surveille attentivement les enfants pendant la baignade. Elle ne cesse de les vanter: «Je suis ici depuis un an et j'espère revenir. J'ai adoré l'expérience. Les enfants sont reconnaissants. C'est très valorisant. Oui, certains nous arrivent avec des carences. Sur le plan de la motricité, certains tombent en pleine face quand ils courent, même s'ils sont en deuxième année! Mais ils apprécient ce qu'on leur donne. Et ça, ça n'a pas de prix.»

Cette année, Mme Sophie a organisé une dizaine d'activités parascolaires. Tout le monde lui prédisait un échec. Mais grâce à la collaboration de l'école, le prix de ces activités a été maintenu très bas. Et Mme Sophie s'est investie à fond afin que tous les enfants désireux de participer puissent le faire. «J'appelais les parents de certains pour qu'ils amènent d'autres enfants. C'était beaucoup de travail, mais les petits ont adoré.»

Dans l'autobus du retour, Julie, élève de cinquième année, dit avoir «un peu hâte» à l'été. Elle explique qu'elle ira à un camp scout. «Mais ce n'est pas ma mère qui a payé. C'est une madame qui aide les gens pauvres. Parce que tsé, le BS, c'est pas assez pour se payer un camp.» Plus tard, Julie veut devenir vétérinaire. «Mais je sais que je vais devoir aller à l'école longtemps. Au pire, je vais ramasser des canettes pour avoir assez d'argent.»

* Certains noms ont été modifiés.