C'est la plus grande scène de crime de l'histoire du Québec. Depuis ce fatidique samedi 6 juillet, on l'a vue sous divers angles, photos aériennes, films diffusés sur les réseaux sociaux par des gens du coin, photos publiées par la Sûreté du Québec sur sa page Facebook. Malgré une marche de plus d'une heure aux abords de cette scène apocalyptique qui a défiguré la petite ville de Lac-Mégantic, les mots manquent pour la décrire.

Mis à jour le 16 juill. 2013
David Santerre LA PRESSE

Ces derniers jours, la Sûreté du Québec a érigé une barricade sans précédent pour restreindre tout point de vue sur le site du drame. Sur des centaines de mètres, une haute clôture métallique couverte de bâches de plastique noir ceinture le centre-ville.

Mais ce mardi matin, la police provinciale a accepté de faire traverser de l'autre côté un petit groupe de journalistes. À l'intérieur de ce périmètre s'en trouve un second. C'est la zone dévastée, la scène de crime. Une sorte de Ground Zero. Celle-ci est protégée par un second niveau de clôture, non drapé de noir, et que nous n'avons pu franchir pour ne pas nuire à cette recherche de preuves qui pourraient mener au dépôt d'accusations criminelles. 

Mais la marche autour de ce second périmètre a tout de même permis pour la première fois de voir de près cette zone qui semble figée dans le temps, où fourmillent sous le soleil torride des dizaines d'intervenants, enquêteurs de la Sûreté du Québec et du Bureau de la sécurité dans les transports, pompiers, pathologistes, anthropologues, techniciens en scène de crime, employés d'entreprises d'excavation et de nettoyage après sinistre environnemental. Et bien d'autres. 

Au-delà de l'entendement

La scène elle-même dépasse l'entendement. Des dizaines de wagons empilés, tordus, calcinés. Un lourd essieu de wagon gît dans le stationnement derrière les commerces qui ont été épargnés sur la rue Frontenac. Il a été projeté là lors de l'impact. Il est à quelques centaines de mètres du wagon qu'il supportait.

Ces wagons-citernes, tous numérotés, sont en train d'être récupérés à l'aide d'une très lourde machinerie. Ils sont ensuite sciés et remisés plus loin. On s'affaire ainsi à démanteler les neuf premiers. 

Un million de litres ont été récupérés dans ces wagons afin de les sécuriser. 

Dans la rue Frontenac, à l'angle de Thibodeau, le contraste est frappant. Côté sud, tous les commerces sont intacts. On se retourne vers le nord, vers le Musi-Café, la voie ferrée et l'église Sainte-Agnès, et le trou est là, béant. Une quarantaine de commerces rasés, ainsi qu'une trentaine de maisons ou d'appartements. Le feu s'est arrêté au sud à l'immeuble abritant une pharmacie Jean-Coutu, des cabinets de médecins et un gymnase. Le bâtiment a été lourdement endommagé mais semble avoir agi à titre de pare-feu pour tous ceux qui se trouvent au sud. 

Odeurs infernales

Puis on marche vers le lac sur la rue Thibodeau. Les maisons sont abandonnées depuis samedi. L'odeur y devient nauséabonde. Ça sent les hydrocarbures, le gras, la poussière soulevée par les travailleurs sur le site.

Au parc des Vétérans, des ouvriers utilisent une foreuse pour prélever des échantillons de sol, et déterminer jusqu'à quel niveau il a été contaminé par le pétrole brut qui s'y est déversé. Pour chaque coupe prélevée, ils placent une petite quantité de sable dans des pots de verres qui partiront au laboratoire.

On aperçoit plus loin, intact, l'emblématique kiosque à musique où avaient lieu des concerts chaque semaine d'été. Tout juste devant, les ruines de la belle maison ancestrale sur le parterre de laquelle Éliane Parenteau-Boulanger, 93 ans, invitait des amies, âgées ou malades, à écouter la musique un verre à la main. 

Ce parc en pente douce vers le lac sépare le quartier dévasté et le lac. La coulée de pétrole enflammé, que plusieurs témoins ont comparé à une coulée de lave, l'a embrasé. Ce qui frappe, c'est la précision avec laquelle la coulée a tracé son chemin. Là où elle est passée, le gazon est calciné. Quelques centimètres plus loin, il est bien vert. Des arbres sont noircis sur un côté, pas de l'autre. La ligne de démarcation est nette. Le feu a atteint une telle chaleur qu'il a fait fondre les lampadaires sur le trottoir qui longe le lac et même fait éclater les immenses pierres qui bordent celui-ci.

Des travailleurs s'affairent ici depuis plusieurs jours pour tenter de nettoyer les eaux et la berge souillées. Ils s'attendent à continuer ainsi pendant plusieurs semaines. 

Ce n'est décidément pas tout de suite que les Méganticois pourront retrouver leur ville.