Même si la rivière Richelieu est maintenant rentrée dans son lit, plusieurs familles subissent encore les contrecoups des inondations historiques qui ont touché la Montérégie. Des centaines de sinistrés attendent de savoir à combien s'élèveront les indemnités du gouvernement. Pour plusieurs, c'est ce qui déterminera s'ils pourront sauver leur maison.

Ariane Lacoursière LA PRESSE

François Trudeau a été forcé d'évacuer sa maison de Noyan au début du mois de mai avec sa femme et ses trois enfants. Ils n'ont pu rentrer que la semaine dernière. Ce qui les attendait est décourageant: leur maison est littéralement envahie par la moisissure. Les Trudeau ne roulent pas sur l'or. Ils ne peuvent commencer les rénovations sans savoir combien ils recevront du gouvernement. Dans la roulotte qu'ils occupent temporairement dans un camping voisin, ils attendent. Dans l'angoisse.

Dimanche dernier, les Trudeau ont accepté de faire visiter leur maison à La Presse. De l'extérieur, cette maisonnette ressemble à n'importe quel pavillon de banlieue. Mais à l'intérieur, les dommages sont évidents. Au sous-sol, des champignons sont visibles dans les chambres des enfants. «Quand j'ai ouvert la porte de la maison, samedi, l'odeur était écoeurante», raconte M. Trudeau.

La chambre du petit Jacob, 7 ans, venait tout juste d'être refaite. Aujourd'hui, les murs peints aux couleurs de Flash McQueen sont en décomposition. Les araignées ont envahi le sous-sol et y ont tissé des toiles par centaines.

L'eau a fait beaucoup de ravages, car la maison est construite directement sur la terre plutôt que d'être posée sur une dalle de béton. Les murs porteurs sont tous en bois et en gypse. L'eau s'y est infiltrée rapidement. «En gros, tout est détrempé ou moisi, résume M. Trudeau. La structure est fragilisée. Quand on met la laveuse en marche, toute la maison bouge.»

Les dommages sont tels que la famille Trudeau ignore si elle pourra rénover sa maison ou si elle devra la démolir. «On me dit que la terre est contaminée et qu'il faut la décontaminer. Comment voulez-vous que je fasse ça?», demande M. Trudeau.

Dans la cour, le sol est en train de s'affaisser au-dessus du champ d'épuration de la fosse septique. La piscine a été détruite. Le garage s'est enfoncé dans le sol sur deux côtés. Le patio a été déplacé de son socle et doit être refait. De tous ces travaux, aucun n'est couvert par le régime d'indemnisation du gouvernement.

Mauvais sort

M. Trudeau travaille chaque jour de 8h à 18h comme mécanicien pour faire vivre sa famille. Sa femme, Sylvia Dulude, est en arrêt de travail. Il y a un an, elle s'est coupé la main avec une scie dans l'usine où elle travaillait. «J'adorais mon travail. Tout s'est passé tellement vite», dit-elle. Elle a déjà subi trois opérations pour reconstruire sa main. Aujourd'hui, elle la bouge avec difficulté. Deux de ses doigts sont menacés d'amputation.

Mais le plus dur reste les blessures psychologiques. Mme Dulude a subi un véritable choc post-traumatique. Elle est incapable d'entendre le bruit d'une scie sans éclater en sanglots. Elle ne peut parler de l'incident sans pleurer. «J'adore le bois. C'est moi qui avais posé le plancher flottant au sous-sol de ma maison. C'est moi qui avais construit les murs. Là, je ne peux rien faire. On a tellement de travaux à faire pour récupérer la maison... Mais je ne peux pas aider. Je me sens inutile, dit Mme Dulude. Je commençais à peine à me sortir de mon accident. Là, c'est trop.»

Maux de tête

À cause des moisissures, Mme Dulude ne peut passer plus d'une heure dans sa maison sans être prise de violents maux de tête. Son mari se bourre quant à lui de médicaments contre les allergies et porte un masque quand il travaille au sous-sol. Le petit Jacob s'ennuie, car les voisins, dont les maisons sont aussi très endommagées, ne sont pas encore revenus.

Un inspecteur du gouvernement est allé évaluer les dégâts dans la maison des Trudeau la semaine dernière. Il devrait s'écouler au moins 30 jours avant qu'ils sachent à quelle indemnité ils auront droit. «Selon ce que j'ai compris, le gouvernement va payer 80% de la facture. On va devoir payer le reste», affirme Mme Dulude.

Les Trudeau n'ont pas de marge de manoeuvre. Avec l'arrêt de travail de Mme Dulude, leurs économies ont fondu comme neige au soleil. Et leur capacité d'emprunt est inexistante. Impossible d'envisager de gros travaux ou de songer à reconstruire la maison si le gouvernement la désigne perte totale. «Et si on doit la vendre, on va avoir un prix ridicule. Ça ne donne rien», note Mme Dulude.

Pour éviter que le choc soit trop grand quand le gouvernement annoncera la hauteur des compensations, Mme Dulude se prépare au pire. «Moi, j'envisage qu'on ne pourra rien faire avec la maison. Je cherche déjà un plan B. Je me prépare au pire pour ne pas tomber, dit-elle. Chose certaine, on vit dans l'insécurité. Psychologiquement, c'est très dur.»