Tooba Mohammad Yahya jure sur le Coran qu'elle est honnête et qu'elle dit la vérité quand elle n'est pas stressée et que son cerveau fonctionne bien. Mais pourquoi dire la vérité à un policier quand on a déjà menti au gouvernement?

Mis à jour le 11 janv. 2012
Christiane Desjardins LA PRESSE

C'est l'étonnante réaction que la femme, accusée du meurtre de trois de ses filles et de la première épouse de son mari, a eue, hier, quand le procureur de la Couronne Gerard Laarhuis l'a placée devant le mensonge qu'elle a fait à la police le jour de la découverte des quatre cadavres au fond de l'écluse. Le policier voulait savoir qui était Rona, la plus âgée des victimes. Tooba a dit qu'il s'agissait d'une cousine, alors que c'était la première femme de son mari.

«Vous dites que vous vouliez aider les policiers à trouver la vérité. Pour vous, ce n'était pas important de dire la vérité au sujet de Rona?

- Non, ce n'était pas un avocat de l'immigration. Je n'avais pas besoin de le dire», a répondu la femme de 42 ans, visiblement excédée par les questions pointues du procureur.

Changement de ton

Tooba Mohammad Yahya a passé une très mauvaise fin de journée, hier, lorsque la balle est tombée dans le camp de la Couronne. Depuis lundi, elle avait répondu aux questions plutôt complaisantes de son propre avocat ainsi que des avocats de son mari et de son fils, accusés comme elle.

Mais le ton a changé du tout au tout quand Me Laarhuis a sauté dans l'arène. Tel un oiseau de proie, il a commencé par décrire des cercles autour de l'accusée, qu'il a fait parler de son honnêteté et de son amour de mère. Puis il a foncé en lui mettant sous le nez mensonges et contradictions. Il l'a aussi questionnée sans relâche sur les incohérences de ses récits. Depuis le drame, survenu le 30 juin 2009, la femme a donné quatre fois sa version: une fois à un policier le jour même de la découverte des corps, une fois le jour de son arrestation, le 22 juillet 2009, une autre le lendemain, pour se dédire de ce qu'elle avait dit la veille au sujet de sa présence sur les lieux du drame, et cette fois-ci, au procès. La Couronne semble trouver un terreau bien fertile dans tous ces récits.

À titre d'exemple, hier, dans sa dernière version, Tooba Mohammad Yahya a raconté que son mari était démoli par la peine après la mort de ses filles et de sa première femme. Il répétait que les 10 membres de la famille étaient morts en même temps. Mais sa peine se serait transformée en grande colère après la découverte, dans la maison de Saint-Léonard, d'un album contenant des photos de Zaïnab et de Sahar en tenues sexy, parfois en compagnie de garçons.

Elle aurait découvert cet album environ cinq ou six jours après le drame en faisant le ménage dans la chambre de Sahar et Rona, parce que de la famille d'outre-mer allait venir pour les funérailles. «À partir de ce moment, Shafia a complètement changé. Son coeur ne saignait plus», a raconté Tooba, hier. Selon elle, Shafia a été incapable de maîtriser ses paroles. Il maudissait ses filles mortes et les traitait de moins que rien, comme le prouvent les enregistrements recueillis par écoute électronique.

Or, hier, Me Laarhuis a démoli cette version en montrant que, dans une entrevue accordée le 2 ou le 3 juillet à CTV, les parents ont en main le fameux album, dont ils tournent les pages en pleurant!

Crime d'honneur?

La femme a fait d'autres révélations étonnantes, hier. L'écoute électronique entreprise secrètement par les policiers à partir du 18 juillet 2009 démontre que les conversations du couple tournaient beaucoup autour de l'«honneur». Mais Tooba assure qu'elle n'avait jamais entendu parler de crimes d'honneur auparavant.

«J'en ai entendu parler seulement au Canada, après notre arrestation. Pendant les 21 ans où j'ai vécu en Afghanistan, je n'ai jamais entendu parler d'un père ou d'une mère assez stupide pour faire ça», a-t-elle dit.

Le contre-interrogatoire se poursuit ce matin.

Rappelons que Tooba Mohammad Yahya, 42 ans, son mari, Mohammad Shafia, 58 ans, et leur fils aîné, Hamed, 21 ans, sont accusés d'avoir tué avec préméditation les soeurs Zaïnab, 19 ans, Sahar, 17 ans, et Geeti, 13 ans, de même que Rona, première femme de Mohammad. La Couronne allègue que les quatre malheureuses ont été froidement exécutées par noyade pour venger l'honneur de la famille. Tooba assure qu'il n'en est rien et affirme qu'elle se serait sacrifiée elle-même avant que l'on touche à ses enfants.