La coroner Géhane Kamel, qui a enquêté sur la mort de l’Atikamekw Joyce Echaquan, affirme ne pas avoir outrepassé son mandat en recommandant au gouvernement de reconnaitre l’existence du racisme systémique. « On est dans une preuve réelle que le système a échoué », a-t-elle déclaré mardi en conférence de presse, à Trois-Rivières. « On a banalisé à ce point la situation que Mme Echaquan en est décédée. »

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

« À partir de la situation de Mme Echaquan, ou de la situation d’un individu, c’est tout à fait notre rôle de regarder cette situation-là et de l’élargir à l’ensemble de la société pour que plus jamais, un décès survienne de cette nature-là », a-t-elle ajouté.

La famille et les leaders atikamekw n’ont pas tardé à réagir.

MPatrick Martin-Ménard, qui représente la famille, a fait savoir que plusieurs plaintes seront déposées au cours des prochains jours, à l’Ordre des infirmières du Québec, au Collège des médecins, à la Commission des droits de la personne, de même qu’une poursuite en responsabilité civile dont on ignore le montant, qui visera le Centre hospitalier de Lanaudière et certains médecins.

Les détails de ces plaintes et de la poursuite seront connus la semaine prochaine, a dit MMartin-Ménard, en conférence de presse dans le jardin d’un hôtel de Bécancour, en présence du mari de Mme Echaquan, Carol Dubé, de deux se ses sept enfants et du grand chef de la Nation atikamekw, Constant Awashish.

« Joyce est morte parce qu’elle était une Autochtone », a dit M. Dubé d’une voix faible.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le mari de Joyce Echaquan, Carol Dubé.

Rappelons que lorsque la coroner Géhane Kamel a déposé son rapport sur la mort de la femme de 37 ans, morte le 28 septembre 2020, les réactions et le débat ont surtout porté sur la première de ses 13 recommandations, s’adressant directement au gouvernement du Québec plutôt qu’au réseau du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui consistait à « reconnaître l’existence du racisme systémique » et prendre « l’engagement de contribuer à son élimination ».

« Bien que ça puisse être difficile à entendre, c’est un système empreint de préjugés et de biais qui a contribué à ne pas prendre la situation au sérieux. Le racisme systémique ne prétend pas que chaque individu qui compose ce système est raciste. Il évoque plutôt que le système […] contribue à banaliser et à marginaliser les communautés autochtones », a précisé la coroner mardi.

Manifestement très émue lorsqu’on lui a posé une question sur ce qu’elle avait ressenti lors des audiences, MKamel a dit que ce qui a été le plus difficile, « c’est de voir sa fille, sa famille ».

Racisme systémique

La recommandation sur la racisme systémique a été rendue publique le 1er octobre, soit trois jours après l’anniversaire de la mort de Mme Echaquan, qui avait provoqué un très vif débat politique à l’Assemblée nationale, aux accents très partisans, entre le premier ministre François Legault, qui a refusé de consentir à une telle reconnaissance, et les deux principaux partis d’opposition, le Parti libéral et Québec solidaire, favorables à une telle initiative.

Le rapport de MKamel comporte trois conclusions.

  • « Mme Joyce Echaquan est décédée des suites d’un œdème pulmonaire provoqué par un choc cardiogénique dans un contexte de cœur malade (cardiomyopathie préexistante vraisemblablement rhumatismale) associé à des manœuvres possiblement délétères telles que le maintien en décubitus dorsal sous contentions sans surveillance adéquate. »
  • « Le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès. »
  • « Il s’agit d’un décès accidentel, mais d’un décès qui aurait pu être évité ». MKamel a expliqué en conférence de presse que cette notion de décès accidentel s’oppose à celle de décès naturel, ce qui n’est pas le cas pour la mort de Mme Echaquan, qui n’a pas eu accès aux soins qu’elle aurait dû recevoir.

Les recommandations, outre celle qui porte sur la reconnaissance du racisme systémique, s’adressent en premier lieu au Centre intégré et de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière, et portent notamment sur l’amélioration des rapports avec la communauté autochtone de Manawan et la formation du personnel.

D’autres s’adressent au ministère de l’Enseignement supérieur pour qu’il inscrive au programme de formation des médecins et des infirmières des éléments portants sur les soins aux Autochtones et une plus grande offre de stages en milieu autochtone. La coroner adresse aussi des recommandations au Collège des médecins et à l’Ordre des infirmières.

Lundi, François Legault a reconnu avoir manqué de compassion envers la communauté atikamekw. « Je suis bien conscient qu’à l’Assemblée nationale, la semaine dernière, on n’a pas envoyé le message de compassion et de solidarité que la situation exige de nous. Je m’inclus là-dedans et je prends la responsabilité qui me revient », a-t-il écrit lundi matin sur son compte Facebook.