(Ottawa) Les Forces armées canadiennes font état d’infimes progrès à mi-chemin de leur campagne de 10 ans pour augmenter le nombre de femmes en uniforme — une tâche qui n’a sans doute pas été aidée par l’incapacité de l’armée à lutter contre les inconduites sexuelles, croient des experts.

Lee Berthiaume La Presse Canadienne

En 2016, le chef d’état-major de la défense de l’époque, Jonathan Vance, s’était fixé comme objectif de faire en sorte que le pourcentage de femmes dans l’armée passe de 15 à 25 % en dix ans. Or, à mi-parcours, les chiffres plus récents fournis par l’armée montrent que ce pourcentage de femmes est passé de 15 % il y a cinq ans à 16,3 % ce mois-ci.

La directive du général Vance faisait partie d’un effort plus large visant à faire en sorte que l’armée reflète mieux la société canadienne. Cette initiative coïncidait aussi avec les efforts visant à éliminer les inconduites sexuelles au sein des Forces armées — un problème qui n’avait été signalé que tout récemment comme « important ».

Alors que les experts étaient divisés, mercredi, sur l’importance de fixer un tel objectif, plusieurs ont convenu que l’armée n’avait pratiquement aucune chance d’atteindre la barre des 25 % d’ici 2026, en particulier face à son incapacité à traiter les plaintes de comportements sexuels inappropriés et criminels.

« Il ne fait aucun doute que l’objectif de 25 % ne sera pas atteint », a estimé Maya Eichler, experte en inconduite sexuelle militaire à l’Université Mount Saint Vincent, à Halifax. « Cet objectif n’était peut-être pas réaliste avant la crise actuelle d’inconduites sexuelles, mais il a sans aucun doute été entravé par la lenteur des progrès constatés dans la lutte contre l’inconduite sexuelle. »

Mme Eichler fait partie de celles qui craignent qu’à trop se concentrer sur les chiffres, on néglige de s’attaquer aux nombreux obstacles et défis systémiques et institutionnels que rencontrent les femmes. « Ajouter (dans la recette) plus de femmes et de membres de la diversité, puis bien remuer, ça ne changera pas en soi la culture, si cette culture continue de définir le “soldat idéal” comme un homme blanc hétérosexuel », selon la chercheuse.

« Si vous continuez à placer plus de femmes dans un système qui n’a pas été construit en pensant à elles, vous continuez à créer des préjudices potentiels. Je pense en fait qu’il est contraire à l’éthique de se concentrer sur l’augmentation du recrutement de femmes avant d’aborder les biais et les obstacles systémiques. »

La poule et l’œuf

Des officiers supérieurs ont déjà suggéré que les femmes devraient représenter 30 % de l’effectif pour provoquer un véritable changement de culture, une thèse qui a déjà été démontrée dans des études, a souligné la professeure Andrea Lane, du Collège des Forces canadiennes.

Pourtant, Mme Lane et d’autres chercheuses, comme Charlotte Duval-Lantoine, de l’Institut canadien des affaires mondiales, suggèrent que la culture militaire doit changer afin non seulement d’attirer plus de femmes, mais aussi de les retenir. « Vous avez besoin de personnes plus diversifiées pour instaurer le changement de culture, et vous avez besoin d’un changement de culture afin de rendre les Forces armées attrayantes pour les femmes », a déclaré Mme Lane. « C’est vraiment un cercle vicieux. »

Changer la culture militaire au sein des Forces est devenu une priorité absolue à la suite des allégations selon lesquelles des officiers supérieurs de l’état-major se sont rendus coupables de comportement sexuel inapproprié. Un certain nombre de nouvelles victimes se sont depuis manifestées pour raconter publiquement leurs histoires.

L’une des femmes les plus hautes gradées de l’armée canadienne, la lieutenante-générale Jennie Carignan, a depuis été sollicitée pour diriger les efforts visant à changer cette culture machiste, tandis que la juge à la retraite de la Cour suprême Louise Arbour a été nommée pour examiner le problème des inconduites sexuelles et proposer des solutions.

Mercredi, le major-général Steve Whelan a officiellement remplacé le vice-amiral Haydn Edmundson au poste d’officier responsable des ressources humaines dans l’armée. Le vice-amiral Edmundson a été mis en congé en attendant les résultats de l’enquête de la police militaire. M. Edmundson n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

En scrutant les nouveaux chiffres fournis par les militaires, on constate par ailleurs que c’est l’« armée de terre » qui compte le plus faible pourcentage de femmes en uniforme, avec 13,8 %, comparativement à environ 20 % pour la Marine et l’Aviation.

L’armée canadienne a également constaté des progrès limités dans l’augmentation du pourcentage d’Autochtones au cours des cinq dernières années, avec environ 2,8 % actuellement, sur un objectif de 3,5 %. L’ajout d’autres « personnes de couleur » a mieux réussi : le taux est passé de 6,2 % en 2015 à 9,6 % aujourd’hui, sur un objectif de 11,8 %.

L’état-major a déjà souligné l’importance de diversifier l’effectif de l’armée pour mieux refléter la société canadienne, lutter contre les inconduites sexuelles et les crimes haineux, augmenter son bassin de recrues potentielles et mieux travailler à l’étranger, où les militaires peuvent interagir avec les populations locales.