Deux jeunes intervenantes à l’emploi de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) du CIUSSS Centre-Sud de l’île de Montréal se sont enlevé la vie dimanche et lundi, créant un choc immense dans l’organisation.

Mis à jour le 10 févr. 2021
Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

La direction a rencontré les employés mercredi matin pour leur faire la triste annonce. La première intervenante œuvrait aux services externes destinés aux adolescents, dans le sud de l’île de Montréal. Selon nos informations, elle était âgée de 26 ans. La seconde, qui serait âgée de seulement 23 ans, travaillait à l’application des mesures, dans le nord de l’île. On ignore si les deux jeunes femmes se connaissaient.

En matinée, de nombreuses sources ont contacté La Presse pour déplorer le drame. La direction du CIUSSS Centre-Sud de l’île de Montréal a confirmé le décès des deux jeunes femmes, évitant cependant de parler de suicide.

« On ne peut pas confirmer de quelle façon ces deux intervenantes sont décédées, mais on confirme leur décès. Nous sommes dévastés par cette nouvelle, qui crée une onde de choc dans tout l’établissement. Tout le support sera bien sûr offert à nos équipes et aux familles », dit Jocelyne Boudreault, porte-parole du CIUSSS.

La tragédie a créé « une onde choc » chez les intervenants de la DPJ à Montréal, « et même plus largement, partout en province », déclare l’Alliance du personnel professionnel et technique, le syndicat qui rassemble de nombreux intervenants œuvrant à la DPJ.

« Vraiment préoccupant »

« C’est une tragédie », lance la première source qui nous a contactés, qui a requis l’anonymat.

Les gens sont très affectés, à la grandeur de l’organisation. Il y a eu des rencontres virtuelles dans toutes les équipes, des cellules de crise en quelque sorte.

Une source de la DPJ ayant contacté La Presse

Évidemment, un suicide est très souvent relié à un ensemble de facteurs et on ignore, dans le cas des deux jeunes femmes, ce qui les a poussées à commettre l’irréparable. Cependant, plusieurs personnes ont spontanément fait un lien entre les fonctions qu’elles occupaient et leur état psychologique.

« Je trouve ça vraiment préoccupant, et ça illustre bien le contexte dans lequel on travaille », dit la seconde source qui nous a contactés. Elle a aussi réclamé la confidentialité. Ces deux personnes craignent les conséquences sur leur emploi si elles abordent ouvertement ces questions délicates qui touchent leur employeur.

Ces deux sources soulignent que la situation est particulièrement critique à l’application des mesures, un secteur de la DPJ de Montréal où, en date de décembre dernier, il manquait quelque 35 intervenants. En moyenne, les intervenantes qui œuvrent dans ce secteur ont une charge de cas de 12 à 15 familles. « C’est le reste de l’équipe qui prend à sa charge et ça amène une lourdeur incroyable », poursuit notre seconde source.

« À l’application des mesures, les équipes se vident et ne se remplissent pas », renchérit la première personne qui nous a contactés. « Quand tu suis 10, 12, 15 familles, qu’il faut les suivre à la trace, que tu es toujours en urgence, qu’il y a de l’hostilité… Souvent, lorsqu’elles sont plongées là-dedans, les jeunes intervenantes, elles craquent. »

Une travailleuse sociale qui a collaboré avec l’une des deux femmes y va d’un son de cloche similaire.

« L’équipe d'intervenantes est jeune et elle vit beaucoup de souffrance, même si des efforts de coaching sont déployés, affirme celle qui a préféré garder l’anonymat. À Montréal-Nord, la criminalité est élevée, ce qui ajoute au stress. Aussi, les familles sont souvent hostiles à la DPJ. »

« Ç’a été un choc d’apprendre le décès de cette jeune femme qui était toujours souriante, toujours de bonne humeur », lâche-t-elle.

« Détresse très présente » chez les intervenants

Jade Bourdages-Lafleur, professeure à l’École de travail social de l’UQAM, note qu’on en sait très peu sur ces deux suicides. Ses commentaires sont donc d’ordre général. Il y a assurément, dit-elle, beaucoup de souffrance chez ceux qui travaillent à la DPJ. « Cette détresse est très présente et elle est bien antérieure à la pandémie. »

Ce mal-être est lié à la surcharge de travail, à l’obligation qu’ont les travailleurs sociaux à toujours faire plus vite, et ce, tout en voyant des situations extrêmement difficiles sur le terrain. Qui plus est, comme cela a été largement évoqué lors de la commission Laurent, mise en place dans la foulée de la mort tragique de la fillette de Granby, ce sont le plus souvent les intervenants les plus jeunes qui, en raison de leur manque d’ancienneté, se retrouvent avec les tâches les plus lourdes et ce, « sans support clinique », se désole Mme Bourdages-Lafleur.

« C’est sûr qu’un tel acte peut être lié à beaucoup de facteurs, acquiesce la psychologue Louisiane Gauthier, qui a travaillé pendant 40 ans à la DPJ, intervenant auprès de plus de 5000 enfants. Mais j’ai travaillé à la DPJ pendant des dizaines d’années et j’ai encore des effets post-traumatiques, alors que je suis à la retraite depuis plus de 10 ans. Il y a des regards d’enfants qui me hantent encore. »

C’est une pratique qui peut être toxique et fragilisante. Et il y a une part d’hostilité qu’il faut gérer constamment.

La psychologue Louisiane Gauthier

Co-auteure d’une étude sur les impacts des réformes en santé et services sociaux sur les conditions de pratique des travailleurs sociaux, Mélanie Bourque a été à même de constater à quel point leur détresse est grande. « C’est le cas des travailleurs sociaux dans tous les domaines, mais ceux qui œuvrent en protection de la jeunesse ont cette difficulté supplémentaire d’être confrontés au quotidien à la souffrance des enfants », explique Mme Bourque, qui est professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec en Outaouais.

En matière de rendement, la pression est énorme sur les travailleuses sociales. Incapables de venir à bout de leurs trop nombreux dossiers, elles se retrouvent coincées dans d’impossibles conflits éthiques. « Elles veulent bien faire leur travail, mais elles ont tant à faire qu’elles n’ont pas d’autre choix, souvent, que de violer leur code de déontologie. »

Des élus « bouleversés »

La mairesse de Montréal a été l’une des premières élues à réagir.

« Je suis bouleversée par la mort de deux jeunes intervenantes de la DPJ du CIUSSS Centre-Sud de l’île de Montréal, qui jouaient un rôle essentiel auprès des jeunes dans un contexte très difficile », a écrit Valérie Plante sur les réseaux sociaux.

« La pandémie complique la tâche des travailleuses et des travailleurs du réseau de la santé et accentue la pression avec laquelle ils doivent composer, a-t-elle continué. J’implore tous celles et ceux qui vivent des difficultés à demander de l’aide avant qu’il ne soit trop tard. »

Le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, s’est aussi dit remué par cette nouvelle. « Je suis bouleversé d’apprendre le suicide de deux jeunes intervenantes de la DPJ à Montréal. Je tiens à offrir mes plus sincères condoléances aux familles, mais également à leurs collègues. Je sais que le travail des intervenants est souvent difficile et que la pandémie n’aide pas. »

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, appelez le 1866 APPELLE (1866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Vous pouvez aussi consulter le site commentparlerdusuicide.com.

-Avec la collaboration de Philippe Teisceira-Lessard