C’est la journée de la prestation de serment du 46e président des États-Unis d’Amérique. C’est la journée de Joe Biden. Il l’a attendue toute sa vie. C’est le cas de le dire, il a 78 ans. Le monde retient son souffle. Deux semaines plus tôt, des militants pro-Trump ont saccagé le Capitole. Une violence fratricide. Les Américains attaquent les Américains. « God blesse America. »

Publié le 30 janv. 2021
Stéphane Laporte
Stéphane Laporte Collaboration spéciale

On a peur qu’un nouvel attentat se produise, sous le soleil froid de Washington. Un tireur fou. Un avion. Une bombe. Les dignitaires arrivent un à un sur la tribune. Chics et masqués. Dignes mais stressés. Les caméras de la télé nous les montrent. Il n’y a pas de foule devant eux. La solitude du pouvoir. Voilà Bernie Sanders qui descend les marches. Le rival de Joe Biden à l’investiture du Parti démocrate. Aujourd’hui, ça aurait pu être lui. Mais ce ne le sera pas. Il est trop à gauche. Trop socialiste. Mais il n’est pas amer. Sanders est trop cool pour être amer. Il est comme son État. Il est comme le Vermont. Il grimpe les sommets pour voir le monde. Pas pour se voir, lui, au sommet. Bernie s’assoit. Il attend que ça commence. C’est long. On gèle. Il a une face de gars qui trouve ça long et qui gèle. Les photographes aussi sont impatients. Ils ont hâte que les grosses vedettes arrivent. Lady Gaga, Jennifer Lopez, Obama et le président. Les stars qui leur donneront des clics. En attendant, ils photographient ce qu’ils ont sous les yeux. Comme le vieux Bernie qui se les gèle.

Le portrait est mal cadré. Le sénateur sur sa chaise droite. Les bras croisés pour se réchauffer. Personne autour. On le croirait à un match de ringuette de sa petite-fille. Attendant que son ami retraité vienne lui porter un café Tim Hortons. Pas au couronnement de l’être le plus puissant de la planète. Pas à l’endroit sur lequel l’humanité a les yeux rivés.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Bernie Sanders, sénateur du Vermont, lors de l’investiture du nouveau président des États-Unis, Joe Biden. Cette photo a fait le tour de la planète.

Le photographe, Brendan Smialowski, publie son cliché quand même, sur ses réseaux sociaux. Pour le moment, c’est mieux que rien. Le reste is history.

Le web partage cette image de façon exponentielle. Tellement qu’à la fin de la journée, elle dépassera en nombre de vues celle de Biden la main sur la bible, celle de la vice-présidente défonçant le plafond de verre, celle de Lady Gaga volant le show, celle de la jeune poétesse devenant une étoile. Ce sera le mème des mèmes. Le bourru emmitouflé est plus viral que la COVID-19. Il est partout. Sur le banc avec Forrest Gump. Sur la chaise de Sharon Stone déculottée. Sur le barrage de Manic-5. Tout le monde s’en sert. Tout le monde trouve ça bon. Pourquoi la photo la plus plate de la journée est-elle devenue le phénomène de l’année ?

C’est pas la renommée du sujet. Le seul Sanders que les influenceurs qui l’ont relayée connaissent, c’est un colonel, pas un sénateur. C’est pas la beauté du lieu. C’est drabe. C’est pas l’action. Il n’y en a pas. C’est pas le côté sexe du mannequin. Le seul bout de peau découvert est sa calvitie. C’est pas les fringues griffées portées. Un manteau qui s’autocamoufle et des mitaines artisanales. C’est pas chacune de ces choses. C’est l’ensemble de toutes ces choses réunies dans le même mème.

Cette photo est la plus anti-Instagram de toutes les photos. La représentation de l’absence d’intérêt. Du vide. Du gars qui est là mais qui n’haïrait pas ça, être ailleurs. Il n’est ni contre ni pour. C’est une non-représentation. C’est un présent absent. Il s’en fout tellement d’être là que ce n’est pas lui qui a publié son portrait. Contrairement à tous les autres acteurs de ce théâtre démocratique, qui se sont empressés de se montrer. Cette photo n’est pas un objet de fierté comme toutes les publications de nos réseaux. Ce n’est pas : Regardez-moi ! C’est : Regardez-moi pas !

Et c’est pour ça que cette photo fait autant de bien. Parce qu’elle signifie « sacrez-moi patience ! ». Je ne joue pas la game. Je le sais que c’est un moment historique, mais j’ai mis ces mitaines-là quand même. Laissez faire vos beaux gants en cuir de cochon d’Amérique du Sud, je veux avoir chaud.

Des millions et des millions de personnes se sont identifiées aux moufles. Nous sommes les mitaines de Bernie. On est tous en train de regarder, en mou, les grands de ce monde célébrer le pouvoir qu’ils ont sur nous. Et voilà que l’on se reconnaît sur cette tribune. Nous, les confinés de l’ennui, on est dans la cour royale. Durant sa campagne électorale, le sénateur du Vermont a cherché l’affiche qui pourrait le représenter. Le Hope de Barack. Et c’est au jour de la concrétisation de sa défaite qu’il la trouve. Le symbole parfait du socialisme. L’avatar du citoyen ordinaire. Tellement ordinaire qu’il en devient extraordinaire.

C’est le cliché de notre époque. On ne sait plus quoi mettre sur nos fils. On ne voyage plus. On ne fête plus. On ne peut même pas partager le contenu de nos assiettes au restaurant. Notre vie est un long couvre-feu. Et du coup, un type qui a l’air de s’emmerder autant que nous devient le champion des likes. Notre morosité est le summum du glamour.

Bernie Sanders a levé 1,8 million de dollars, grâce à la vente de produits dérivés de sa photo culte. Il a, bien sûr, versé la totalité de la somme à des organisations caritatives. Il n’a même pas gardé un p’tit mille piastres pour des mitaines Gucci. Trump avait raison, c’est vraiment un communiste !

Certains prétendent que c’est la photo la plus anodine à avoir fait le tour des internets. C’est tout le contraire. C’est la photo la plus révolutionnaire, qui rend toutes nos tentatives d’épater la galerie complètement futiles.

Acceptons donc d’être qui nous sommes. Une paire de mitaines brunes tricotées à la main. Pas très esthétiques, mais uniques. Et surtout pratiques. Comme pour le mouton, dans la boîte du Petit Prince, l’essentiel est ce que l’on ne voit pas : les mains bien au chaud de Bernie.