Il y a les routes mal conçues. Il y a les tempêtes. Il y a les bourrasques. Il y a la route qui gèle à moins 20. Il y a tout ce qu’on ne peut éviter.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Mais surtout, il y a nous, mauvais conducteurs. Mortellement stupides.

Non, pas vous, madame, ni vous, monsieur, ni moi, au fait. Ça fait déjà trois de pris.

Je parle des autres. Vous les connaissez. Ils vous collent le cul de la voiture, beau temps, mauvais temps. Ils doublent à droite. Ils textent qu’ils vont être en retard parce qu’un épais bloque le chemin (un de nous trois). Ils vont à 150 en janvier parce qu’ils ont un super char avec plein de roues motrices, des pneus intelligents et un coffre à gants antidérapant. Je ne parle même pas de ceux qui sont stupéfaits légalement ou pas, ceux qui sont « loin d’être chauds » et « trrrrès bien capab’ de chauffer ».

Je parle du conducteur épais de tous les jours.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Un carambolage majeur s’est produit le 19 février sur l’A15 Sud, à La Prairie.

Je vois les images de ce carambolage mortel à La Prairie et je me dis : encore heureux que ça n’arrive pas plus souvent.

On parle d’une bourrasque soudaine, du ciel qui devient tout blanc devant, et ensuite 200 voitures accidentées ou coincées, 29 blessés, 2 morts…

On parle d’une bourrasque, mais on ne sait pas encore ce qui s’est passé.

Peut-être était-ce un accident inévitable, dans des conditions aussi extrêmes. On a entendu un ex-coroner qui a étudié des phénomènes semblables sur l’autoroute 40, après des carambolages mortels. C’est sans surprise en janvier qu’il y a le plus de carambolages au Québec.

Il faut examiner toutes ces causes externes, c’est entendu.

On en parle beaucoup parce que c’est spectaculaire, tragique, et on pense trouver une solution, en insistant sur les causes externes. Un mur d’arbres. De la signalisation. Un meilleur dessin de la route.

On le sait, certaines routes, certains secteurs sont plus dangereux pour toutes sortes de raisons.

Mais on passe beaucoup de temps à parler météo et pas beaucoup à regarder comment on conduit.

Comment on se conduit mal.

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Les efforts en sécurité routière ont produit des résultats spectaculaires au Québec. En 50 ans, avec trois fois plus de véhicules sur les routes et deux fois plus de détenteurs de permis, le nombre de morts a été divisé presque par 10 – de 2209 en 1973, à 359 en 2018.

Ça n’en demeure pas moins une cause de mortalité et de blessures graves majeure.

Qu’est-ce donc qui cause tous ces accidents ?

Il y a, comme vous le devinez, des études là-dessus.

En gros, au Québec, on énumérera comme principales causes, dans l’ordre : la vitesse, les facultés affaiblies par l’alcool ou la drogue, et les distractions.

Une étude approfondie du ministère fédéral des Transports américain a décortiqué en détail plus de 5000 accidents dans les années 2000, pour le Congrès.

On observe les mêmes causes, au fond. Les experts ont classé les causes par catégories. Les deux principales sont les « erreurs de décision » et les « erreurs de reconnaissance ».

Les erreurs de décision, c’est aller trop vite. Mais pas seulement faire du 135 dans une zone de 100. C’est trop vite dans une courbe. Trop vite même s’il pleut ou s’il neige.

C’est présumer du comportement des autres – il va me laisser passer, voyons ! C’est faire une manœuvre illégale. C’est mal évaluer sa distance de la voiture précédente. Mieux : c’est la suivre de trop près en toute connaissance de cause – tasse-toi, mononc’. Et c’est, bien entendu, la conduite agressive – ah le cr**** de mononc’ ! ! !

Erreurs de « reconnaissance » ? C’est être distrait « par une activité interne non reliée à la conduite ». Laissez aller votre imagination, ça peut être plein d’autres choses que le téléphone, et n’oubliez pas que l’étude date un peu.

Laisser aller son imagination, d’ailleurs, ce qu’en anglais on appelle le daydreaming, est aussi une cause d’accident. Il y a bien entendu l’inattention causée par une activité « externe » – as-tu vu le chevreuil, où ça, juste là, je le vois pas, etc.

Ces deux catégories représentent l’immense majorité des causes d’accidents mortels.

La maladie et le mauvais contrôle physique ne comptent que pour une faible proportion.

Conclusion ? Premièrement, les gens qui causent des accidents mortels ne sont pas tellement ceux qui « conduisent mal » en étant hésitants ou en faisant de fausses manœuvres.

Non, la cause première des accidents mortels, quel que soit le découpage subtil qu’on en fait, c’est la bêtise humaine. C’est la stupidité des conducteurs.

Vous prenez les mêmes routes que moi. Vous savez de quoi je parle. C’est un miracle qu’il n’y ait pas plus d’accidents. Mettez pas une bourrasque dans tout ça, ce ne sera pas beau.

Pensez à toutes ces sous-catégories : trop vite, trop proche des véhicules, texter au volant, conduire en enragé, conduire gelé comme une balle, compter les marmottes, doubler à droite, en zigzag, etc.

Tout ça entre dans une catégorie absente des statistiques nationales et internationales, et donc absente du débat public : la stupidité foncière des conducteurs – non, non, pas vous, monsieur, je sais.

Dans un vieil article du New York Times en 1961, un enquêteur de Scotland Yard était interviewé sur les causes des accidents de voiture.

« La stupidité », avait répondu le policier.

Quand on aura fini de planter des arbres et de refaire les intersections dangereuses et les courbes mal dessinées, il restera le plus pénible : nous regarder conduire.