C’est une fenêtre extraordinaire sur le travail policier moderne qu’a ouverte La Presse ces derniers jours avec cette série sur le « projet Immersion », qui a plongé des patrouilleurs de Longueuil dans les coulisses sociales de leur propre ville.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Pour tout dire, ce que j’ai lu dans ce reportage de Caroline Touzin et Martin Tremblay reflète parfaitement tout ce que j’entends de la bouche de policiers depuis 10 ans sur la complexité de leur travail, qui relève souvent autant du travail social que de la police.

Ce reportage reflète fidèlement ce que des policiers me racontent sur la misère humaine qu’ils côtoient au quotidien, sur les défis d’une société de plus en plus diversifiée culturellement et vulnérable socialement. Sur le visage humain de la maladie mentale, aussi.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

La policière Marie-Ève Cloutier, lors d’un stage à la Maison internationale de la Rive-Sud, réalisé dans le cadre d’un projet d’immersion du Service de police de l’agglomération de Longueuil.

Avant d’aller plus loin, je résume le projet Immersion, que les reporters Touzin et Tremblay ont pu épier de l’intérieur : le nouveau chef de police de Longueuil Fady Dagher a voulu que ses policiers voient leur ville autrement.

Il a eu cette idée d’une sorte de visite guidée de leur propre ville, une visite guidée impossible à faire quand on est dans le feu roulant des appels, à bord de la voiture de patrouille. Je cite une policière : « D’habitude, quand on nous appelle, c’est parce que ça va mal. »

Une trentaine de policiers ont donc été sélectionnés pour aller visiter des coins de Longueuil, Boucherville, Saint-Bruno-de-Montarville, Saint-Lambert et Brossard qu’ils n’ont jamais le temps de voir à tête reposée.

Ici, une mosquée. Là, une école pour enfants autistes (qui deviendront grands, un jour…). Une auberge pour jeunes en difficulté. Une ressource qui abrite des sans-abri… bien évidemment surreprésentés en matière de maladies mentales.

Des rencontres avec des poqués, avec des trans, avec des réfugiés. Avec des spécialistes de l’itinérance, de la maladie mentale, des relations citoyens-police.

La beauté du projet, c’est justement l’immersion. C’est de sortir les patrouilleurs de leur voiture de patrouille. De les laisser découvrir ce qu’on ne peut pas découvrir quand on est pressé par un autre appel qui attend, quand on doit intervenir en situation tendue.

La nature même du travail policier grignote l’empathie quand on fréquente la misère et l’ombre au quotidien. Le reportage le rappelle. Une experte en santé mentale demande aux agents du projet Immersion ce qu’ils pensent de certaines personnes atteintes de problèmes de santé mentale qu’ils ont eu à côtoyer en patrouille…

— De l’irritation, répondent plusieurs patrouilleurs.

— Du dégoût, ajoute une policière.

— Et de la pitié ? demande la dame.

— La pitié, dans la police, réplique une agente, ça dure un an…

— On voit les pires cas, les plus lourds, tempère un autre policier. On n’a plus de pitié car on ne voit pas les cas gérables pour qui ça va mieux…

En lisant ça, on peut grimper dans les rideaux et s’offusquer d’un déficit d’empathie clairement exprimé. On peut. C’est toujours facile de grimper dans les rideaux.

Mais il y a dans cet échange un grand pan de la complexité du travail policier moderne en milieu urbain. Et un rappel de l’utilité de faire voir à des policiers ce qu’ils peuvent oublier dans le feu de l’action, dans la tension de l’intervention qui peut dégénérer, dans l’usure du travail de patrouille : l’humanité de ceux auprès de qui ils doivent intervenir.

Je sais qu’il y a des propos de policiers publiés dans cette série qui ont pu choquer. Certains policiers ont parfois exprimé des positions rigides, des préjugés, des réticences qui peuvent faire grincer les dents…

Pas moi, je ne suis pas choqué.

Je disais que dans ce reportage, j’ai reconnu la complexité du travail policier, tel que me le racontent des flics depuis une décennie. Mais j’ai aussi reconnu… les policiers !

Les policiers, tels qu’ils se racontent eux-mêmes, je veux dire. Avec leurs préjugés, leurs a priori, leurs angles morts, leur ouverture et leurs réticences face à toutes sortes de phénomènes. Les policiers sont comme vous et moi : imparfaits. Et j’ai adoré épier dans ce reportage leurs réactions, à chaud. On ne voit, on ne lit jamais ça.

En fait, dans ce reportage, on a vu les policiers comme eux-mêmes ont vu leur ville : autrement. Autrement qu’à la va-vite, au-delà des clichés, dans les teintes de gris qui sont inhérentes à la condition humaine.

Le travail de police, le bon travail de police, ça commence avec la connaissance de son beat, de son quartier, de sa ville.

Ceux-là, les 30 du projet Immersion de la police de Longueuil, ont passé cinq semaines à prendre le pouls de leur ville, à tenter de mieux la connaître, justement. Ça a pu les confronter, les irriter, j’en suis certain. Mais je suis certain qu’ils connaissent désormais mieux leur beat, leur quartier, leur ville.

Impossible qu’après ça, ceux-là ne soient pas de meilleurs policiers.