Rumeurs d’intimidation, crainte de perdre sa place, peur de la surenchère : des personnes garantes de réfugiés ont dénoncé le système mis en place par Québec pour le dépôt des demandes de parrainage collectif. Un « fiasco » qui « met en péril le programme de parrainage », a décrié Sylvain Thibault, l’une des personnes voulant parrainer une famille.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Depuis jeudi, des gens font la file 24 heures sur 24 aux bureaux du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) pour s’assurer de pouvoir déposer une demande de parrainage collectif lorsque leur réception commencera, lundi à 8 h 30. En raison du grand froid, le Ministère a ouvert ses locaux pour tout le week-end.

En tout, 750 dossiers seulement pourront être reçus, selon le principe du premier arrivé, premier servi. Parmi ceux-ci, 100 visent les parrainages par des particuliers – soit des groupes de deux à cinq personnes –, les autres concernant des organismes.

Seuls des messagers peuvent déposer les demandes, et non les personnes voulant parrainer les réfugiés, pour ne pas pénaliser les gens à l’extérieur de Montréal, a dit le MIFI. Un messager peut déposer plusieurs demandes à la fois.

Or, ces services coûtent cher – entre 450 et 1000 $, environ. Et en raison du nombre limité de dossiers qui pourront être déposés, la peur qu’il suffise de payer le gros prix pour obtenir une place au début de la file a commencé à se répandre samedi.

« Ça dénature le programme de parrainage », a dénoncé Sylvain Thibault, parlant d’un système « mafieux » pour tenter d’acheter des places et d’intimider des gens dans la file.

Il n’a pas été possible de confirmer une tentative d’intimidation de première source samedi.

Une porte-parole du MIFI, Émilie Vézina, a assuré que « le personnel en place prend la situation au sérieux et a procédé à des vérifications », après avoir été alerté par les médias. « Aucune plainte n’a été rapportée », a précisé Mme Vézina, qui a ajouté qu’une enquête serait faite.

En début de soirée samedi, Mme Vézina a signifié à La Presse que « le Ministère effectuera[it] une analyse de l’opération dans une perspective d’amélioration continue de ses services et programmes d’immigration ».

Aucun enregistrement

Des employés du Ministère et des gardiens de sécurité se trouvaient sur place en permanence pour tout le week-end, mais aucune inscription pour assurer la place dans la file n’était faite. « Les personnes gardent leur place, c’est un peu à la bonne foi des personnes, que le principe d’équité de premier arrivé, premier servi soit respecté », a dit Mme Vézina, qui a précisé que les gens pouvaient se relayer et que les chaises étaient numérotées « pour garder l’idée de la file d’attente ».

Des messagers ont préféré ne courir aucun risque. « [Notre] messager va amener des amis pour qu’il se sente en sécurité », a dit Nancy Greene, présidente du comité Trois paroisses et ami(e)s des réfugiés, notant que d’autres messagers avaient aussi appelé du renfort.

Depuis qu’elle a vu la photo du petit Aylan Kurdi, le garçonnet syrien mort sur une plage en 2015, elle s’est organisée avec d’autres membres de sa communauté pour fonder le regroupement d’une quinzaine de bénévoles, associé aux églises anglicanes St Thomas et St Philip. Des membres du comité espèrent déposer deux demandes lundi, sans vouloir donner de détails sur « ses » réfugiés en attente.

Les membres du comité ont décidé d’accompagner leur messager dans l’attente 24 heures sur 24. Mme Greene a passé une partie de la journée samedi dans les locaux du MIFI et comptait y retourner le soir. « Il y a beaucoup de stress », a-t-elle dit.

Ce ne sont pas les premiers réfugiés que son groupe parraine. Elle ne s’explique pas les quotas pour les parrainages par les petits groupes imposés depuis l’automne 2018. « [Les réfugiés] sont accueillis gratuitement, il n’y a pas de dépenses par le gouvernement pendant un an », soupire-t-elle.

Pour l’avocat en immigration Hugues Langlais, tout le système est « perfectible ». S’il ne compte pas actuellement de clients dans le programme de parrainage collectif, il estime tout de même que le système où un groupe de particuliers prend en charge une famille est « probablement le meilleur modèle d’intégration ».

Aucune demande de parrainage n’avait pu être déposée au Québec depuis l’automne 2018. À la fin de 2016 et au début de 2017, les deux ordres de gouvernement avaient décidé de limiter le nombre de parrainages collectifs, en raison de la popularité des programmes, qui avait entraîné des retards de traitement. 

Le gouvernement de Philippe Couillard a décidé d’imposer des quotas de 750 demandes, dont 100 pour les groupes de deux à cinq personnes garantes en 2018, comme cette fois-ci. Le système avait aussi été dénoncé à ce moment.

L’annonce en 2015 de l’accueil de réfugiés syriens avait créé un engouement pour le parrainage collectif, tant auprès des organismes que des particuliers. Trois fois plus d’organismes et de 5 à 10 % plus de groupes de particuliers avaient présenté des demandes en 2016 par rapport aux années précédentes, selon le Ministère.

En 2019, le Québec avait prévu sélectionner entre 4500 et 5500 personnes réfugiées. 

— Avec Laura-Julie Perreault, La Presse