C’est autant un coup de gueule qu’une décision de justice que rend le juge Mario Gervais, du tribunal de la jeunesse, dans la décision concernant X, membre de la fratrie de la fillette martyre de Granby.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Le juge est très dur face à la DPJ, qu’il blâme en toutes lettres pour avoir mal appliqué le « plan de suivi social » qui devait protéger les enfants de cette famille dysfonctionnelle, un an avant la mort de la fillette.

La décision du juge est à des années-lumière du rapport hyper complaisant pondu par le CIUSSS-Estrie en juillet dernier, rapport qui ne blâmait personne… Ni la DPJ, et surtout pas lui-même !

Le juge Gervais, lui, ne mâche pas ses mots : la DPJ et le CIUSSS ont une responsabilité dans le cafouillage du dossier de l’autre enfant du père de la fillette de Granby. Il blâme carrément la DPJ.

D’entrée de jeu, le juge Gervais commence avec une citation de Régine Laurent, qui préside la commission sur la DPJ. Pour sa décision, pour désigner la fillette martyre, il fait sien le surnom que lui a donné Mme Laurent : Tililly.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

La mort tragique d’une fillette à Granby, l’an dernier, a provoqué l’émoi dans la population et dans la classe politique québécoise.

En février 2018, note le juge Gervais, la DPJ débarque dans la famille de Tililly. Il y a deux autres enfants, dont X. La situation est à ce point alarmante qu’un plan de « suivi social » est confié à une intervenante.

Je rappelle que le père de Tililly a déjà perdu la garde de sa fille. Qu’il s’est battu pour en obtenir la garde. Que sa propre mère, la grand-mère de la petite, s’est opposée à ce que son fils en obtienne la garde. Menteur, manipulateur, violent, négligent, toxicomane : elle connaissait son fils. Le tribunal a pourtant balayé ses arguments du revers de la main et s’est émerveillé que le père ait entrepris une thérapie. J’ai raconté tout cela en chronique au printemps dernier.

Donc, la DPJ débarque en février 2018. Une intervenante est affectée au dossier. Sauf que l’intervenante est aux abonnés absents. Ça s’explique : elle travaille à temps partiel, note le juge Gervais…

Mais sa charge de travail demeure la même !

Je cite la décision du juge pour qui la faute n’incombe pas à l’employée : « La preuve révèle que la charge de travail demeure pleine et entière. Aucune mesure d’allègement ou de soutien accru ne lui est offerte. La tâche étant déjà lourde lorsqu’elle œuvre à temps plein, l’intervenante s’est alors retrouvée dans l’impossibilité d’assumer l’ensemble de ses obligations envers les enfants et les familles dont elle avait la responsabilité. »

« Bref, l’intervenante est abruptement mise en situation d’échec par la Directrice. »

— Extrait de la décision du juge Mario Gervais

Le juge note ensuite que les droits de X ont ainsi été lésés parce que l’intervenante était dans « une situation d’impossibilité de répondre à la demande ». C’est à la DPJ, résume-t-il, de donner les moyens aux intervenantes de faire leur travail.

Quand l’intervenante au dossier quitte la DPJ pour aller travailler ailleurs dans le réseau (cas classique : le roulement de personnel est infernal à la DPJ, on part souvent dès qu’on peut), une autre prend sa place.

Or, là encore, la charge de travail de la nouvelle intervenante est problématique : d’octobre 2018 à avril 2019 (date de la mort de Tililly), la nouvelle intervenante verra X combien de fois, pensez-vous ?

Une seule fois !

Je signale que la loi oblige pourtant la DPJ à voir un enfant dans cette situation « régulièrement », comme le souligne le juge Gervais. Et même là, sur cette unique rencontre entre X et l’intervenante, le juge émet le bémol suivant : « Bien que le terme “vu” puisse porter à interprétation, le Tribunal retient que l’enfant était simplement présent lors de la visite à domicile de l’intervenante, le 13 mars 2019, sans plus… »

Bref, l’obligation faite à la DPJ de « connaître les conditions de vie de l’enfant en se rendant sur les lieux le plus souvent possible » n’est pas respectée, note le juge Mario Gervais.

Permettez que je rappelle que rien de tout cela n’est nouveau ni exceptionnel au cas de Granby. On le sait que les travailleuses de la DPJ sont surchargées, on le savait avant le drame de Granby et on le sait encore plus depuis. Allez lire les nombreux témoignages d’intervenantes de la DPJ en ce sens, le 5 mai dernier.

Ce que décrit le juge Mario Gervais dans le cas de l’enfant X, c’est le résultat d’un manque de moyens dénoncé par les artisans du réseau depuis des années.

C’est dénoncé sous le couvert du proverbial anonymat, bien sûr. Parce que les intervenantes ne peuvent pas parler librement.

Leurs boss non plus.

Et les boss de ces boss non plus.

Ce n’est pas pour rien que Régine Laurent s’est plainte de la frilosité des intervenantes de la DPJ à venir témoigner à sa commission sur la… DPJ.

***

Je lisais la décision du juge Gervais. Il est très dur envers la DPJ de l’Estrie. Il lui adresse un blâme, lui reproche d’avoir piétiné les droits des enfants de cette famille, ainsi que ceux d’autres enfants.

Je lisais ça et je me demandais…

Pourquoi ils ne dénoncent pas ?

Pourquoi un DPJ ne sort-il pas sur la place publique pour dire les choses clairement, pour dire qu’avec les moyens consentis par Québec, il est impossible de bien remplir la mission de la DPJ ?

J’ai ma petite idée là-dessus : la loi du silence qui règne dans le réseau.

Vous n’avez pas idée des moyens déployés par le système pour se protéger, pour que les horreurs ne soient pas dénoncées. Ne pas parler est devenu une seconde nature pour les artisans du réseau, pour les petits boss du réseau et pour les grands boss du réseau…

Tenez, on me dira que je n’ai pas rapport, mais un infirmier a été suspendu avant Noël par son employeur, le CIUSSS de l’Estrie. Le CIUSSS de l’Estrie, c’est le même CIUSSS qui chapeaute la DPJ qui a (mal) traité le dossier de la fillette de Granby et celui de l’enfant X, lié par le sang à Tililly…

Pourquoi il a été suspendu, cet infirmier ?

Parce qu’il a osé dénoncer les conditions de travail difficiles en psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, la violence à laquelle les infirmiers font face.

Contre-attaque du CIUSSS : suspension de trois semaines, sans solde.

Le message est clair pour tout le monde, en Estrie et ailleurs : vos yeules. Parlez pas des problèmes.

***

Le juge Mario Gervais note la réponse cynique du système après la mort de Tililly, la sœur de X. Après sa mort, eh bien le CIUSSS de l’Estrie a reçu les moyens pour que la DPJ locale fasse sa job…

« Ces fonds additionnels ont été débloqués dans les circonstances que nous connaissons », écrit le juge en rappelant qu’après des années à fonctionner à effectifs réduits, la DPJ de l’Estrie ne dispose d’une équipe complète d’intervenants que depuis juin 2019. Il aura fallu la mort de Tililly.

Paragraphe 329 de sa décision : « La question de l’imputabilité de la situation de X et de sa famille se pose donc également à l’égard du CIUSSS de l’Estrie ou des autorités gouvernementales qui ont longtemps refusé d’octroyer à la Directrice les fonds requis pour exercer sa mission… »

Le juge a ordonné au greffe du Tribunal de transmettre à la commission Laurent sa décision. Il a aussi taillé en pièces la demande de la DPJ pour une opacité totale dans le dossier de X – donc dans celui de Tililly, sa sœur – en permettant aux médias de rapporter les faits au dossier…

Des faits qui montrent notamment que la DPJ a dormi au gaz, n’en déplaise au Dr Stéphane Tremblay, PDG du CIUSSS-Estrie qui a défendu sans rire ce rapport risible pondu en juillet par le CIUSSS et qui défendait le CIUSSS…

On dirait que le juge Gervais a compris que la loi du silence, à la DPJ, fait partie du problème et non de la solution. Idem pour la complaisance du système face à lui-même.