Des données obtenues par La Presse démontrent néanmoins que le français demeure utilisé par une très grande majorité de Québécois dans leurs échanges avec l’agence gouvernementale

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Lorsque les Québécois, peu importe leur langue maternelle, doivent choisir dans quelle langue ils préfèrent correspondre avec le gouvernement, laquelle préfèrent-ils ? Les données de la RAMQ montrent une très légère baisse (0,12 %) de l’usage du français par rapport à l’anglais entre 2014 et 2020. De quoi s’inquiéter ?

Pour la très grande majorité des Québécois, le choix du français va de soi : selon des données obtenues par La Presse, 88 % d’entre eux correspondent en français avec la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Une proportion plus élevée que le nombre de citoyens qui se disent de langue maternelle française (78 %) ou qui parlent français à la maison (81 %). Dans la métropole, 70 % des Montréalais communiquent en français avec la RAMQ, alors qu’ils sont moins nombreux (66 %) à définir le français comme première langue parlée.

À la demande de La Presse, la RAMQ a compilé la proportion de Québécois, dans chacune des 18 régions administratives, avec qui elle communique en français et en anglais. Ce choix de la langue de correspondance avec la Régie relève de la préférence de l’usager, qui choisit lui-même dans quelle langue il souhaite communiquer avec cette agence. Comme la RAMQ offre des services à pratiquement toute personne qui réside au Québec (citoyens, résidents permanents, réfugiés reçus…), ces données ont l’avantage d’être plus complètes et représentatives que les données semblables provenant d’autres agences gouvernementales, comme la Société de l’assurance automobile du Québec ou Revenu Québec.

La démarche permet notamment d’évaluer la situation du français à la lumière d’un éclairage différent, observe Jean-Pierre Corbeil, spécialiste de l’étude des langues à Statistique Canada, à qui nous avons soumis ces données.

« On est tellement habitués à utiliser les mêmes critères pour parler de l’évolution du français », dit cet expert, en citant les données sur la langue maternelle, la langue parlée à la maison, la langue parlée au travail. « Il y a peut-être d’autres indicateurs qu’on doit utiliser parce que le rapport à la langue est très différent d’une personne à l’autre », rappelle-t-il.

Ces données sur la langue de correspondance témoignent de la langue dans laquelle les Québécois sont probablement le plus à l’aise pour communiquer.

Jean-Pierre Corbeil, spécialiste de l’étude des langues à Statistique Canada

Le choix du français

Si 81 % des Québécois utilisent le français à la maison et que 88 % communiquent en français avec la RAMQ, qui sont ces citoyens qui font la différence ?

La réponse se trouve notamment chez Sandy Egho. Originaire de Syrie, arrivée au Québec avec la vague des réfugiés ces dernières années, elle parle arabe à la maison. « Je connaissais un peu le français à mon arrivée, alors j’ai choisi de communiquer en français avec le gouvernement », dit celle qui est aujourd’hui agente de jumelage au Carrefour interculturel de Laval.

Dans le cas de Nahid Aboumansour, arrivée du Liban en 1989, le choix du français s’est imposé en raison de l’aisance de son mari dans cette langue, lors de leur arrivée au pays. « Je parlais un peu l’anglais, mais pas un mot de français », se souvient la directrice de l’organisme Petites-Mains, qui travaille avec des femmes immigrantes. « Mais mon mari parlait français, alors on a utilisé cette langue avec le gouvernement. »

La langue de correspondance avec les agences gouvernementales, qu’il s’agisse d’immigration, de santé, d’éducation ou de travail, se décide très tôt après l’arrivée au pays. Les immigrants choisiront donc la langue avec laquelle ils sont le plus à l’aise à ce moment.

Et s’ils ne parlent aucune de ces deux langues, d’autres personnes choisiront pour eux la langue de correspondance, observe Carole Charvet, directrice du Carrefour interculturel de Laval. « Ça dépendra alors du réseau qui les soutient et les accompagne », dit-elle. « Est-ce un parrain ? Un membre de la famille ? Un organisme qui fait de la francisation ? »

Stabilité ou déclin ?

Entre 2014 et 2020, l’usage du français comme langue de correspondance avec la RAMQ a diminué de 0,12 %. Une baisse très légère, observe le démographe Alain Bélanger, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « Ça ne bouge pas rapidement », remarque-t-il. « Mais la démographie, c’est comme les changements climatiques, il faut agir pour s’assurer de ne pas passer le seuil du non-retour. »

L’évolution la plus notable s’est faite dans la région de Laval, où le choix de l’anglais comme langue de correspondance a connu une hausse de 1,3 % durant la période. La Montérégie, qui englobe la Rive-Sud de Montréal, a connu une hausse de 0,7 %. Montréal a connu une hausse moindre que ses banlieues, avec un accroissement de 0,22 %.

Ces chiffres correspondent à la tendance observée depuis 15 ans par Statistique Canada, dit Jean-Pierre Corbeil. « Il y a de plus en plus d’immigrants qui vont directement s’installer dans les banlieues au lieu de passer par Montréal », dit-il. Dans son rapport sur les projections linguistiques publié en 2017, Statistique Canada prévoyait une stabilisation de l’utilisation du français et de l’anglais à Montréal, et un accroissement de l’usage de l’anglais dans les banlieues.

Faut-il voir dans ce (petit) déclin de l’usage du français comme langue de correspondance une démonstration d’une tendance lourde ? « Il faut être prudent », dit M. Corbeil, qui considère la différence de 0,12 % comme une « stabilité » plutôt qu’un déclin. « Quand on parle du déclin du français, il faut aussi savoir qu’il y a une proportion importante de la population qui, même si elle a l’anglais comme langue principale, utilise le français de façon régulière. »

Pour le démographe Alain Bélanger, le constat est plus sombre. « Les changements sont lents, mais en définitive, la tendance est quand même là. »

— Avec William Leclerc, La Presse