Yves Michaud ne se fait pas d’illusions. À 90 ans, il sait que le temps pour remporter le combat de sa vie commence à lui manquer. Au bout du fil, il semble d’abord hésiter. On se demande s’il a perdu sa verve légendaire.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Mais dès qu’on lui parle de « la motion », son esprit combatif se réveille. L’amertume ne s’est pas adoucie avec le temps. La blessure ne s’est jamais cicatrisée.

« Ah là là. La motion scélérate ! »

Les mots fusent, cinglants, contre « cette barbarie que l’Assemblée nationale n’a jamais réparée ».

Yves Michaud est nonagénaire. Sa santé fléchit. Sa mémoire s’efface peu à peu. Mais de l’infâme « affaire Michaud », il n’a rien oublié.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Yves Michaud, en décembre 2000, quelques jours après l’adoption par l’Assemblée nationale d’une motion le condamnant pour des propos antisémites qu’il n’avait pas tenus.

Il y a 20 ans, les parlementaires du Québec ont adopté à l’unanimité, sans préavis ni débat, une motion condamnant Yves Michaud, simple citoyen, pour des propos antisémites qu’il n’avait pas tenus.

Il n’en revient toujours pas. N’en reviendra jamais.

« L’Assemblée nationale, en 20 ans, n’a pas trouvé un seul moment pour s’excuser !

– Et comment vous sentez-vous, par rapport à ça ?

– Comment je me sens ? J’ai beau me sentir frustré, j’ai beau en appeler à toutes les notions de la probité personnelle, l’Assemblée nationale s’en fout. Elle s’est comportée de façon méchante, visqueuse… »

Vingt ans qu’il attend justice et réparation. Vingt ans qu’il attend des excuses officielles.

Il en est venu à se dire qu’il ne les aura jamais.

* * *

Vendredi, le gouvernement Legault a refusé une motion péquiste dans laquelle l’Assemblée nationale aurait reconnu « avoir commis une erreur le 14 décembre 2000 en condamnant Yves Michaud ».

Une source caquiste a expliqué à La Presse Canadienne que le gouvernement Legault aurait accepté une motion plus générale, qui n’aurait pas mentionné le nom d’Yves Michaud et dans laquelle l’Assemblée nationale n’aurait pas eu à reconnaître ses torts.

Bien des politiciens s’entendent pourtant sur le fait que le Parlement a bel et bien eu tort. M. Michaud n’a pas tenu les propos qu’on lui a reprochés lors des audiences des États généraux sur le français, le 13 décembre 2000.

Le verbatim des audiences – que les élus n’avaient pas consulté au moment d’adopter la motion de blâme – prouve que, ce jour-là, M. Michaud a plutôt… louangé le peuple juif, invitant les Québécois à suivre son exemple pour affirmer leur propre identité nationale.

Quelques jours plus tôt, cependant, M. Michaud avait déclaré à la radio que les Juifs n’avaient pas le monopole de la souffrance. Ces propos avaient dégoûté Lucien Bouchard, alors premier ministre, qui voyait poindre le nationalisme ethnique au PQ. Et qui était prêt à tout pour empêcher M. Michaud de briguer la circonscription de Mercier.

« Je ne parviens toujours pas à comprendre comment le débat linguistique en est venu à dévier vers la quantification comparée des souffrances du peuple juif », avait déclaré M. Bouchard lors de sa démission surprise, un mois plus tard. L’Holocauste est le « crime suprême », une « tragédie innommable qui ne peut souffrir de comparaison ».

Il reste que la motion de blâme condamnait non pas les propos tenus par M. Michaud à la radio, mais ceux aux audiences des États généraux sur le français – et que ces propos n’avaient rien de scandaleux.

Même l’ancien chef du Parti égalité, Robert Libman, a reconnu en mars 2001 que la parole de M. Michaud avait été « déformée de façon incroyable. Les gens l’accusent de minimiser l’Holocauste, alors qu’il n’a jamais fait ça ».

Pour Yves Michaud, l’affaire est entendue : on l’a traîné dans la boue dans le seul but d’empêcher son retour au Parlement. Et on a réussi. « Aucun député ne souhaitait me voir revenir à l’Assemblée nationale. Parce que j’aurais foutu le bordel. »

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Le fervent indépendantiste dérangeait, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce n’était pas un caractère facile. Pour être honnête, il avait le don de se faire détester.

Dès le départ, cette antipathie a freiné les efforts déployés pour lui rendre justice. « Au gouvernement, certains, peu nombreux mais déterminés, confondaient leur opinion personnelle défavorable à Yves Michaud avec la teneur réelle de ses propos et les principes en cause », a révélé la chroniqueuse Josée Legault, qui était conseillère spéciale du premier ministre Bernard Landry en avril 2001.

Ces principes sont pourtant clairs. Ils font partie des règles fondamentales de la justice : on ne peut condamner quelqu’un sans l’avoir entendu, sans avoir pris connaissance de la preuve.

Exactement ce que les parlementaires ont fait en adoptant avec un empressement hors du commun la « motion scélérate » du 14 décembre 2000.

* * *

Depuis le temps, beaucoup d’anciens députés péquistes en sont venus à exprimer leurs regrets. Parmi eux, Pauline Marois, Bernard Landry, Louise Beaudoin, Jean-Pierre Charbonneau et Paul Bégin, ancien ministre de la Justice, qui a lui-même convaincu une quarantaine d’ex-collègues de faire personnellement amende honorable auprès de M. Michaud.

Le moment est venu de faire le dernier pas. L’Assemblée nationale doit offrir ses excuses officielles à M. Michaud. Vingt ans plus tard, les élus devraient pouvoir voter en leur âme et conscience. Au-delà de ce que le personnage et ses idées leur inspirent. Au-delà des intérêts politiques divergents.

Pour la justice. Et pour apaiser un homme au crépuscule de sa vie.

Il reste encore un peu de temps.

Yves Michaud a eu une vie exceptionnelle. Il a été l’un des rares amis de René Lévesque. Il a été délégué du Québec à Paris. Il a été Robin des banques. Il a défendu la langue française avec passion.

« Mais tout cela a été effacé par l’Assemblée nationale, lâche-t-il avec dépit. Par son opinion scélérate par rapport à moi.

– Avez-vous perdu tout espoir d’obtenir des excuses ?

– Après toutes ces années, oui. J’ai beau crier, j’ai beau faire tout ce qu’il m’est possible de faire, à 90 ans, c’est lourd. J’ai l’impression que je vais emporter cette saloperie dans ma tombe. »