Les stratagèmes de corruption se sont raffinés au Québec ces dernières années, et les scènes folkloriques exposées à la commission Charbonneau appartiennent maintenant au passé, ce qui force les autorités à s’adapter, affirme le commissaire de l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le commissaire Frédérick Gaudreau, nommé l’an dernier pour redresser la barre d’une organisation passablement malmenée, a fait le point sur la situation mercredi dans le cadre de son bilan annuel.

À sa création en 2011, il y a bientôt 10 ans, l’UPAC avait devant elle plusieurs systèmes de corruption qui fonctionnaient depuis des années, somme toute rondement et à la bonne franquette ; le maire de Laval et ses pots-de-vin, des liasses d’argent qu’on tentait de faire disparaître dans les toilettes avant l’arrivée des policiers, des enveloppes brunes qui circulaient à gauche et à droite, des fêtes sur le yacht de Tony Accurso, des entrepreneurs qui se présentaient au quartier général de la mafia pour payer leur dû, un ancien PDG d’hôpital qui s’était enfui aux Bahamas avec ses millions pour se recycler en tenancier de boîte de nuit…

Cette époque est révolue. « C’est plus caché que c’était auparavant », explique M. Gaudreau.

Sur la base des signalements reçus et des enquêtes ouvertes récemment, il constate que les choses changent. « Il y a vraiment eu un raffinement des comportements corrupteurs. Des histoires comme on en a vu dans les années 2000 à Laval, par exemple, avec une multitude de personnes impliquées et le dépôt de plus de 30 chefs d’accusation, je vous confirme qu’aujourd’hui, ce n’est probablement plus possible », dit le commissaire.

« Les gens ont vu que ce n’était plus toléré. Ils ont décidé d’opérer différemment, de façon beaucoup plus discrète, avec moins de personnes impliquées », observe-t-il.

Ce « raffinement » force les policiers à être « extrêmement patients et imaginatifs » pour aller chercher des éléments de preuve, explique celui qui a été auparavant gestionnaire en enquête à la Sûreté du Québec et à l’Autorité des marchés financiers.

Encore et toujours l’enquête Mâchurer

L’UPAC traîne toujours de vieilles enquêtes en cours qui datent de l’ancienne époque, notamment l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec, qui a connu plusieurs fuites, mené à des déchirements internes et entraîné plusieurs départs au sein de l’organisation.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Frédérick Gaudreau, commissaire à la lutte contre la corruption, en 2019

« On met tous les efforts nécessaires pour arriver à une conclusion dans cette enquête, quelle que soit la conclusion. On veut s’assurer que la conclusion, quand elle sera décidée, sera documentée et fondée sur le droit », affirme M. Gaudreau.

« Je suis très conscient que les gens sont tannés d’en entendre parler et que ça n’a pas l’air d’avancer », dit-il.

Il en profite pour expliquer que la police n’a pas de prise sur certains obstacles qui étirent de plusieurs années les enquêtes anticorruption. Certaines cibles comptent sur les services d’avocats qui interviennent en cours d’enquête pour multiplier les requêtes devant les tribunaux, plutôt que d’attendre le dépôt d’accusation pour présenter une défense.

La présence d’avocats dans les bureaux de certaines firmes peut parfois forcer les enquêteurs à attendre des années avant d’avoir accès aux documents qu’ils voulaient saisir lors d’une perquisition, parce qu’un tri fastidieux doit d’abord être fait afin d’écarter tout matériel couvert par le secret professionnel.

Une côte à remonter

Après l’échec du procès de l’ancienne vice-première ministre Nathalie Normandeau, le départ précipité de l’ancien commissaire Robert Lafrenière, l’arrestation sans suites du député Guy Ouellette et les nombreuses fuites de documents confidentiels dans la sphère publique, Frédérick Gaudreau dit être conscient que son organisation souffre d’un déficit de confiance dans la population.

« Pas question pour moi et mes commissaires associés de se mettre la tête dans le sable », dit-il.

Il croit toutefois que les changements récents dans les processus internes, les nouvelles nominations de gestionnaires, l’amélioration du recrutement et la perspective de pouvoir engager ses propres enquêteurs, parfois même sans qu’ils proviennent des autres corps de police, lui permettront de connaître des jours meilleurs. L’adoption d’un nouveau logo et d’une nouvelle facture visuelle vise d’ailleurs à marquer l’arrivée de cette UPAC « 2.0 », selon son expression.

« Je suis très encouragé par le nombre de personnes qui sont intéressées à venir chez nous, même si c’est en prêt de service. Je vous dirais que c’est un contexte tout à fait différent de ce qu’on avait il y a deux ans », assure-t-il.