Est-ce que la piétonnisation de l’avenue du Mont-Royal va engendrer des problèmes de circulation dans le Plateau ?

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Certainement.

Est-ce que cette artère deviendra un lieu vivant et agréable ?

Ça dépend pour qui.

Est-ce que cela sera profitable aux commerçants ?

Rien n’est moins sûr.

Les travaux de préparation dans le but de faire de l’avenue du Mont-Royal « l’un des plus longs corridors piétons au monde » (formule qui fait saliver les élus de Projet Montréal) accusent un certain retard, mais vont bon train.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Jusqu’au 1er novembre, l’avenue du Mont-Royal sera fermée à la circulation automobile sur trois kilomètres.

J’ai arpenté hier une bonne partie de ce « transit mall » qui, lorsqu’il sera achevé, s’étendra sur trois kilomètres, de l’avenue du Parc jusqu’à la rue Fullum. Alors que des équipes terminaient les opérations de marquage, j’ai échangé avec beaucoup de gens, des commerçants, des résidants, des livreurs et des gens de passage.

Commençons donc avec les défis de circulation que cette importante fermeture va engendrer. On ne peut pas retirer les véhicules sur un aussi long tronçon sans qu’il y ait des répercussions ailleurs.

En quelques heures, des rues du Plateau normalement très calmes ont rapidement changé d’allure. « C’est débile, m’a dit Luce, une employée de Coiffure Micheline, salon qui existe depuis plus de 50 ans au coin Marquette et Gilford. [Mercredi] après-midi, c’était pare-chocs contre pare-chocs. C’est n’importe quoi. »

« La rue Généreux est devenue une autoroute », m’a dit Elsa, une résidante.

« C’est de la merde, ce projet, a ajouté Richard, un résidant de la rue Marquette. Je ne connais personne sur la rue qui est heureux de ça. »

Il est un peu ironique de voir que la quiétude tant réclamée par les résidants du Plateau-Mont-Royal et qui a mené au plan d’apaisement de la circulation le plus strict en ville est aujourd’hui malmenée à cause de la fermeture… d’une rue.

Du côté des commerçants (j’ai parlé à une dizaine d’entre eux), malgré une grande inquiétude, on nourrit un certain optimisme. Certains se donnent quelques jours pour tirer leurs propres conclusions.

« Quand ils ont annoncé ce projet, je me suis dit que c’était le dernier clou dans notre cercueil, m’a dit Bernard Tessier, de la boutique-atelier du même nom. Puis j’ai réfléchi. Comme les gens risquent de rester en ville, je crois qu’ils vont venir se promener dans la rue. »

L’espoir d’assister au retour d’une activité commerciale fructueuse, on le nourrit également à la boutique Dormez-vous, à la bijouterie Bagus, à La Soupière, Chez Farfelu et chez Lazy.

Les propriétaires ou les employés de ces boutiques souhaitent ardemment que cette piétonnisation, qui doit se poursuivre jusqu’au 1er novembre, soit comme une « très grande vente-trottoir ».

Qui dit commerce dit livraison. Cet aspect de la vie commerciale impose un lot d’embûches aux livreurs qui doivent régulièrement venir dans ce secteur. Afin d’éviter un trop grand achalandage de camions, l’arrondissement restreint les livraisons le matin, entre 7 h et 11 h.

Alexandre s’apprêtait à remonter dans son camion lorsque je l’ai abordé. Il n’était pas de bonne humeur. « Je viens de me faire donner de la marde par un client qui voulait que je rentre ses boîtes à l’intérieur. Je n’ai plus le temps de faire ça. Je dois maintenant faire du drop and go. »

En effet, il était 10 h 30 quand on a discuté. Alexandre disposait encore de quelques minutes pour terminer ses livraisons sur l’avenue du Mont-Royal.

Il est difficile d’imaginer à quoi va ressembler cette rue majestueuse et historique dans quelques jours. J’ai aperçu quelques plateformes de terrasses. Les formats étaient surdimensionnés. Bien sûr, c’est le festival du bollard et des remparts de béton.

Michel Tremblay, le symbole même du Plateau Mont-Royal, a décrit sa désolation dans un message publié hier sur Facebook. « L’hécatombe de mon avenue du Mont-Royal est triste à voir. On l’aurait tirée à bout portant dans le dos que le résultat aurait été le même. La mort, accompagnée de son virus, rôde. »

Mais je crois que dès que les restaurants et les restos-bars recommenceront à vivre, l’avenue va se transformer. Reste à voir comment vont cohabiter les piétons, les cyclistes et autres rouli-roulants. Jeudi matin, c’était le chaos.

À l’instar des commerçants du boulevard Saint-Laurent, ceux de l’avenue du Mont-Royal (tous ceux à qui j’ai parlé du moins) m’ont dit qu’ils avaient très peu (ou pas du tout) été consultés pour ce projet. Certains ont appris en début de semaine que l’on piétonnisait cette artère.

Mais ils m’ont aussi dit qu’ils feraient preuve de tolérance et de patience. Tout comme ces commerçants, j’attendrai un peu et je tenterai d’être optimiste. Mais en marchant jeudi, une question me hantait.

Pourquoi lancer un projet aussi ambitieux cette année ? Les commerçants sont fragilisés. Nous le sommes aussi après de nombreuses semaines de confinement. Et voilà que les élus mettent sur les rails un projet qui vient bousculer notre vie.

On a besoin de normalité, de tranquillité. On a besoin d’être rassurés. Pas d’être bardassés et stressés.

N’aurait-il pas été préférable d’y aller graduellement ? Les responsables de ce chamboulement donnent une impression d’improvisation, de va-vite, de broche à foin.

L’administration Plante prend un risque énorme en faisant cela. Peut-être ressortira-t-elle gagnante de cette aventure. On verra cela dans quelque mois.

Sinon, elle devra se souvenir de ce délicieux aphorisme de Michel Tremblay : « La gloire est une côte qui se monte à pied et qui se descend en bicycle à pédales ! »