Quelque part au milieu des années 2000, Linda Bélisle a perdu sa maison. Le cancer a la fâcheuse habitude de se foutre des échéances hypothécaires. 

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Incapable de travailler à cause de la leucémie — et des traitements —, Linda Bélisle avait tout fait pour rester financièrement à flot afin d’éviter de remettre ses clés à la banque, y compris aller chercher de la bouffe dans une banque alimentaire. 

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Hélène Dubé

Mère seule, sans assurances collectives, elle s’était même mise à vendre ses possessions, des meubles, des souvenirs : avant de perdre ta maison, tu vends le plus de choses possible…

« J’ai vendu tout ce que je pouvais vendre. J’ai même vendu la guitare de mon fils. » 

Son fils, à l’époque, avait 10 ans. 

« Comment on explique ça à un enfant de 10 ans ?

– Comment on explique quoi ?

– Que sa mère doit vendre sa guitare…

– J’ai un flo vraiment résilient, conciliant. Avant d’arriver à la guitare, il me donnait de vieux jouets pour que je les vende, en me voyant vendre mes affaires. Alors quand je suis arrivée à sa guitare, il comprenait… »

Après sept, huit mois sans salaire, à tenter de se guérir d’un cancer, à tenter de garder la tête hors de l’eau financièrement, Linda Bélisle a remis les clés de sa maison à la banque. 

Les clés de son char, aussi.

Linda a été chanceuse, l’hiver n’était pas encore arrivé. En août, septembre et octobre, son fils et elle ont habité une roulotte, sur un terrain de camping. Quand le terrain de camping a fermé pour l’hiver, elle a piqué sa tente quelque temps sur le vaste terrain boisé d’une amie. 

Avant l’hiver, elle a fini par trouver un appartement. 

C’était il y a 12, 13 ans, Linda n’en est plus certaine. Comme elle dit de cette période de sa vie où elle s’est ruinée physiquement et financièrement : « J’ai un peu mis ça aux oubliettes, c’est une section de ma vie dont je me dis : de la marde… »

***

C’est Marie-Hélène Dubé qui m’a mis en contact avec Linda Bélisle. Marie-Hélène, qui se bat depuis 10 ans pour que l’assurance-emploi soit plus généreuse avec les malades qui doivent s’absenter du travail pour cause de maladie. 

À l’époque, l’assurance-emploi offrait 15 semaines de prestations. Après  ? Rien. 

Je l’avais interviewée en 2010 pour une série sur le cancer, elle avait assuré le volet de la ruine financière de la série.

Marie-Hélène, dont le cancer de la thyroïde « dort » en elle, portait déjà une pétition très médiatisée, avec son passage à Tout le monde en parle en avril 2010…

Qui je vois dans ma télé la semaine passée, au Parlement d’Ottawa  ? 

Marie-Hélène  !

Qui demande quoi  ? 

La même chose qu’en 2010  ! 

Que l’assurance-emploi allonge sa couverture pour maladie grave au-delà de 15 semaines. Épaulée par le chef du Bloc Yves-François Blanchet, elle a pu rencontrer le premier ministre Trudeau, flanquée d’Émilie Sansfaçon, elle-même atteinte d’un cancer. Son message : les 15 semaines de couverture, ça date de 1971, faut que ça change…

IMAGE TIRÉE DE TWITTER

Marie-Hélène Dubé (au centre), en compagnie du chef du Bloc Yves-François Blanchet, d’Émilie Sansfaçon et de leurs proches

Je lui ai parlé le lendemain : 

« Coudonc, c’est pas réglé cette affaire-là, Marie-Hélène  ? 

– Ben non  ! Peux-tu croire  ? ! Ça fait 10 ans que je porte ça, cette cause-là… »

Dix ans qu’elle dit : il y a plein de malades du cancer, mais pas juste du cancer, qui passent à travers les mailles du filet, qui doivent affronter la maladie ET faire leurs paiements, des gens qui finissent par tout perdre parce qu’ils ne guérissent pas assez vite. 

Dix ans que rien ne change. 

Marie-Hélène Dubé n’est pas morte du cancer, mais elle a quand même continué à garder ce combat vivant, ainsi que la pétition – 612 275 signatures au moment d’écrire cette chronique – pour que les malades soient mieux couverts par l’assurance-emploi en cas de maladie grave. 

Depuis 10 ans, Marie-Hélène Dubé reçoit des messages de partout au Canada, des gens qui lui racontent ce qu’ils ont perdu en perdant leur santé, en cessant de travailler pour se soigner. Encore 2000 messages, la semaine passée…

Peux-tu rappeler le nom de mon site dans ta chronique, qu’elle me demande…

Bien sûr : 15semaines.ca

***

Être malade, ce n’est pas un choix. Plonger dans des traitements contre le cancer, ce n’est pas un choix. Personne ne choisit ça. 

Comment  ? 

Ça coûte cher et on n’a pas les moyens, dites-vous  ? 

Ça coûterait 6 cents de plus. 

Ça coûterait 6 cents de plus d’étirer de 15 à 50 semaines la couverture actuelle pour maladie grave, à l’assurance-emploi. 

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Directeur parlementaire du budget fédéral, dans une analyse effectuée en avril dernier : « La prolongation des prestations aurait pour effet d’augmenter le taux de cotisation des employés de 6 cents au total par rapport au taux de référence de 1,62 $ par tranche de 100 $ de rémunération assurable. »

On éviterait combien de faillites, combien de fois la queue du diable serait tirée moins longtemps et moins fort, combien d’hommes, de femmes (et leurs enfants) n’auraient pas à dormir sur le sofa d’un ami, dans la roulotte d’une amie, si on étirait à 50 semaines la couverture « du chômage » en cas de maladie grave  ? 

Combien de guitares d’enfant ne seraient pas vendues par des parents malades pour pouvoir payer l’hypothèque ? 

En tout cas, le message est clair : si t’es malade, t’es seul, ou presque. 

C’est une affaire individuelle, ce qui vient avec la maladie, pas une affaire collective. 

Et ici, je ne parle que des gens admissibles à l’assurance-emploi. Dans cette économie ubérisée, les contractuels et autonomes, ils font quoi ?

Au pire, il y a GoFundMe, le duct tape du XXIe siècle dans le filet social collectif. 

***

Le gouvernement Trudeau offre d’étirer le régime des 15 semaines de couverture à… 26. 

C’est assurément mieux que 15. Mais les sept projets de loi privés déposés et jamais adoptés depuis 10 ans ont toujours planché sur un scénario à 50 semaines. Parce que c’est long, des fois, guérir.

Je demande à Linda si ça l’aurait aidée. Réponse, évidente comme le nez au milieu de ma face : « Ben non. C’est pas assez. En 26 semaines, tu finis un traitement. T’es pas remise. Imaginez si vous avez plus qu’un traitement… »

Je lui demande pourquoi il y a si peu d’aide pour les gens malades, comme elle l’a été…

« Ça fait partie des choses qu’on sait, mais qu’on ne veut pas voir, le cancer. La maladie, en fait. Vous me parlez du cancer, mais ça peut être autre chose : pensez à la dépression. Et puis, on est une société handicapée, qui ne sait pas s’occuper de ses malades. J’ai travaillé un peu en soins psychiatriques. On laisse partir des patients en pantoufles, on les laisse retourner chez eux où personne ne les attend, sans savoir s’ils ont de quoi se nourrir… »

J’ai demandé à Linda comment elle allait, désormais. Bien, m’a-t-elle dit. Des séquelles psychologiques et physiques des traitements, c’est pas parfait, mais je vais bien…

Je sentais qu’en ce samedi après-midi, je dérangeais Linda au milieu de quelque chose. 

« Et là, maintenant, vous faites quoi ?

– Je remplis des sacs, des sacs de bonbons, pour financer le Relais pour la vie de la Société canadienne du cancer. Ça fait 11 ans que je participe. »