Air Canada a prévu de mettre fin aux appellations genrées dans les messages aux passagers à bord de ses vols. Une mesure « hypocrite », selon certains agents de bord. Ils considèrent la politique d’uniforme et de maquillage comme sexiste et « particulièrement genrée », à un point tel qu’elle fait en partie l’objet d’une plainte déposée à la Commission canadienne des droits de la personne.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

« Si tu es un homme et que tu te maquilles, tu es sur leur watch list », dénonce un agent de bord d’Air Canada, qui a préféré garder l’anonymat de peur d’être réprimandé par son employeur.

Le personnel d’Air Canada n’est pas autorisé à s’adresser aux médias à propos des affaires internes de l’entreprise.

Il y a donc une hypocrisie derrière la nouvelle politique d’appellations neutres.

Un agent de bord d’Air Canada

Rappelons qu’en date du 19 septembre, Air Canada a avisé l’ensemble de ses employés de ne plus utiliser la formule « mesdames et messieurs » lors de leurs salutations aux passagers. La mesure viserait à inclure les personnes non binaires.

Malgré cela, un agent de bord avec un chignon, un tatouage ou des cheveux colorés peut être sanctionné, voire congédié, poursuit l’employé. Certains hommes se sont également vu refuser le port du sac à main, réservé aux femmes.

La composante Air Canada du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) a porté plainte contre Air Canada devant la Commission canadienne des droits de la personne et a fait état de discrimination et de harcèlement systémique des agents de bord, selon un communiqué datant de mars 2018. Le syndicat a confirmé qu’une partie de ce dossier concerne l’uniforme. Aucun commentaire ne sera fait par le SCFP, puisque l’affaire est en cours de traitement.

Normes esthétiques sexistes

Selon un grief du syndicat déposé en mai 2019 et obtenu par La Presse, « Air Canada applique une politique sur l’apparence personnelle jugée sexospécifique par la composante Air Canada du syndicat ». Le syndicat suggère notamment à la compagnie aérienne d’annuler sa politique sur l’apparence spécifiquement genrée des agents de bord.

« Je trouve ça horrible qu’en 2019, un employeur recommande très fortement aux femmes de se maquiller ou aux hommes de ne pas se teindre les cheveux », explique l’agent de bord questionné à ce sujet.

Par rapport à l’uniforme, la nouvelle politique de neutralité des genres « ne semble pas authentique et plutôt incohérente », juge une agente de bord jointe par La Presse. Elle a également requis l’anonymat pour les mêmes raisons que son collègue.

Pour plusieurs employées d’Air Canada, les normes esthétiques imposées par la compagnie au personnel à bord des avions sont sexistes.

« C’est contradictoire. Si on souhaite plus d’inclusion, pourquoi ne pas étendre la neutralité des genres à l’équipage ? », se demande une autre agente de bord, qui a aussi choisi l’anonymat pour les raisons citées plus haut.

Il lui est défendu de troquer son foulard contre une cravate, comme elle l’a longtemps voulu. Par souci de confort, elle a également voulu porter les souliers réservés aux hommes. Or, les chaussures à talons hauts sont obligatoires pour les femmes qui portent la jupe.

Du côté des pilotes, l’uniforme féminin inclut une cravate puisque cette profession a longtemps été un champ d’expertise masculin, ajoute-t-elle.

Les règlements reliés au maquillage sont également controversés. « Ce qui est prôné, c’est d’être maquillée », admet l’agente de bord. Le guide sur les normes de style du service en vol d’Air Canada propose des couleurs de rouge à lèvres, de vernis à ongles, et légifère sur la hauteur des chaussures à talons hauts. Selon ce même guide, « les tresses rastas, les nattes et les tresses à l’africaine doivent paraître soignées et professionnelles et doivent être coiffées uniformément, à une distance maximale de 2,5 mm à 5 mm (à un quart de pouce) les unes des autres, et maintenues à l’écart du visage ».

Surveillance à bord

Les trois agents de bord joints par La Presse critiquent d’une même voix un processus de surveillance qu’ils jugent abusif. Le programme de chefs du service à bord (CSB) permet à un évaluateur de faire respecter le code de l’uniforme à bord des avions.

Selon eux, cette surveillance accrue va de la prise de photos des agents de bord à leur insu jusqu’aux menaces et à l’intimidation, dissimulées sous de subtils avertissements. Le moindre détail est scruté : couleur du vernis à ongles, maquillage, hauteur du chignon ou largeur des tresses.

Des directeurs de vol se sont fait rétrograder au poste d’agent de bord à la suite du programme.

« Si tu ne respectes pas les standards, ils peuvent te retirer du vol pour des raisons purement esthétiques », confie l’une des agentes de bord. « Émettre des commentaires à l’égard de l’apparence des femmes à bord, c’est dégradant », affirme-t-elle. 

Air Canada n’a pas donné suite aux demandes d’entrevue de La Presse.