Il y a quelque chose comme l’écho de mes ancêtres ayant vécu il y a des milliers d’années quand je prends la première bouchée d’un steak chaud, bien assaisonné et très moyennement saignant.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Ça ne dure que le temps de la première bouchée. Après, ça se tasse. Après, c’est simplement bon dans la gueule.

Si j’évoque l’écho préhistorique lié à la viande, ce n’est pas pour faire joli : manger de la viande fut capital dans l’évolution de notre ancêtre Homo erectus, ce qui a permis au fil du temps à l’Homme de mieux développer son cerveau.

Non, cette chronique n’est pas une défense de la consommation de viande tous azimuts à l’ère des questionnements environnementaux, éthiques et de santé humaine en général.

C’est juste un rappel : manger de la viande est à la fois traditionnel et génétique, culturel et identitaire. Ce qui nous lie à la viande est puissant.

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas changer. Il y a moyen d’aller chercher des protéines ailleurs que dans la viande. Changer, s’adapter : c’est aussi dans les gènes de l’être humain.

Le changement est commencé, d’ailleurs, le virage vers des protéines végétales gagne des adeptes. Voyez les chaînes de junk food qui offrent des burgers à la « viande » végétale. Money talks.

L’ONU nous a rappelé cette semaine que le régime alimentaire de l’humanité tuait la planète à petit feu, dans un autre bulletin inquiétant du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. L’élevage d’animaux destinés à la consommation épuise les sols et pollue le climat.

Ajoutez à cela que la consommation de viande, notamment la viande rouge, contribue à toutes sortes de problèmes de santé, comme des cancers et les maladies cardiovasculaires, et les raisons de manger moins de viande sont nombreuses…

Mais je ne suis pas sûr que la peur suffira à nous faire manger moins de viande, pour notre bien et pour celui de la planète.

Je ne suis pas sûr non plus que le mépris va fonctionner. On apprenait cette semaine qu’une productrice laitière de l’Abitibi était la cible d’une campagne d’intimidation numérique de la part de militants pour les droits des animaux.

On sait que, de temps en temps, des boucheries sont vandalisées par des militants du même genre. J’ai vu hier un autocollant sur une voiture : « MEAT IS MURDER », la viande est un meurtre…

Je peux me tromper, mais traiter les gens de meurtriers a peu de chances de les inciter à changer massivement de diète.

Juste les traiter de cons, ça ne fait que les braquer. Voyez les souverainistes qui traitent les Québécois qui aiment le Canada de traîtres ; les fédéralistes qui traitent les souverainistes de suppôts de Satan. Je me demande si un seul Québécois a déjà changé de camp parce qu’il s’était fait traiter de vendu. Si oui, j’aimerais le rencontrer.

Personnellement, ce qui m’a fait changer d’idée sur le caractère que je croyais essentiel de la protéine animale, c’est un… sandwich. Oui, un sandwich.

Il y a quelques années, le restaurant Olive & Gourmando dans le Vieux-Montréal offrait un sandwich végétalien, le Viva Las Vegan : un pain frais, du houmous, une tranche de tofu, un cornichon, une tomate…

J’y pense et je salive.

Malheureusement, le restaurant Olive & Gourmando a retiré ce sandwich de son menu, une décision aussi inexplicable que l’échange de Patrick Roy à l’Avalanche du Colorado, le 6 décembre 1995. Le Viva Las Vegan a été remplacé par un autre sandwich tout aussi végé, qui n’arrive pas à la cheville de son prédécesseur, un peu comme Jocelyn Thibault.

Je m’excuse de vous perdre dans des métaphores sportives que les moins de 30 ans comprendront difficilement, mais vous voyez où je veux en venir : manger végé peut être sacrément bon dans la gueule.

Mais je ne pourrais pas cuisiner végé si ma vie en dépendait. Je n’ai pas appris ça. Ma mère m’a appris à 10, 11 ans à me faire paner un poisson, à vérifier la cuisson d’un steak avec mon doigt, à faire du pâté chinois, mais cuisiner végé, ça n’existait tout simplement pas en 1982 à Laval. Je ne dis pas que je ne peux pas changer. Je dis que les habitudes s’appellent comme ça pour une raison. La cuisine, ça s’apprend, et ma génération a appris dans une ère « tout-à-la-viande ».

(Tenez, anecdote… J’écrivais ces lignes un peu avant 13 h, hier. Quand j’ai commencé, j’avais un peu faim. Mais penser au Viva Las Vegan d’Olive & Gourmando m’a carrément rendu affamé. J’ouvre le frigo, qu’y a-t-il ? Juste du jambon, du salami et du pain. Je me suis fait un sandwich, parce que c’est plus simple. J’ai hâte que quelqu’un invente le salami de tofu. Fin de l’anecdote.)

Il y a un chef qui s’appelle Jean-Philippe Cyr, un chef médiatique qui s’avère végane. Tout l’hiver, j’ai croisé ce garçon dans l’antichambre du studio de Paul Arcand, où il venait parler de bouffe avec Danny St Pierre (qui n’est pas végane) en ondes.

Jean-Philippe Cyr m’a fait goûter quelques trucs absolument délicieux. Quand il parle de bouffe, il est aussi passionné que le carnivore Danny St Pierre. Quand il parle de manger végane, Jean-Philippe Cyr est dans le plaisir, dans l’excitation des sens…

Il est dans la persuasion.

Le chef Cyr nous dit que c’est bon, la protéine végétale. Et il nous montre comment apprêter ça.

Pas de culpabilisation (vous tuez la planète !), pas de peur (vous allez mourir du cancer !), pas d’accusations (la viande, c’est du cadavre !).

Juste du fun.

Je suis peut-être fou, mais larguer la viande passe peut-être plus par l’apologie du plaisir que par la peur de mourir.