Repenser la guerre au dopage

Lance Armstrong... (Photo: AFP)

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Lance Armstrong

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Selon l'agence américaine antidopage, Lance Armstrong a gagné ses sept Tours de France dopé jusqu'au bout des ongles. La question se pose: comment a-t-il pu déjouer pendant si longtemps les mécanismes de l'antidopage? Le monde du sport se le demande et certains veulent modifier radicalement la façon de s'attaquer au dopage.

Lance Armstrong aime répéter qu'il a passé avec succès plus de 500 contrôles antidopage au cours de sa carrière. Ce chiffre est pour lui la preuve ultime qu'il n'est pas un tricheur. Mais s'il faut croire le rapport accablant rendu public mercredi par l'agence américaine antidopage (USADA), le Texan était passé maître dans l'art d'utiliser EPO et transfusions sanguines sans se faire pincer.

«Le problème, ce n'est pas Armstrong, c'est la lutte antidopage. On nous dit qu'il a triché toute sa carrière et qu'il a passé 500 contrôles négatifs. On met en place des systèmes de régulation et ils ne marchent pas», constate aujourd'hui le Français Jean-Pierre de Mondenard.

Pour ce spécialiste de la question, auteur du Dictionnaire du dopage, c'est l'ensemble du système qui est éclaboussé par l'affaire Arsmtrong. Et il ne croit pas que l'Américain était un cas unique.

«On nous dit que Lance Armstrong était prévenu des contrôles. D'accord. Mais Alberto Contador aussi était prévenu des contrôles? Il a eu 500 négatifs. Marion Jones était prévenue des contrôles? Elle a eu 180 négatifs. L'Allemagne de l'Est était prévenue des contrôles? En 20 ans et 519 médailles olympiques, 2 contrôles positifs. On rêve.»

Le système des contrôles, principal fer de lance de l'antidopage à l'époque Armstrong, a lamentablement échoué. Les cyclistes qui ont témoigné devant l'agence américaine antidopage, dont 11 anciens coéquipiers du Texan, sont formels: il était facile comme tout de déjouer les tests, même ceux dits «aléatoires».

«Les athlètes avaient trouvé des manières de contourner le système des contrôles aléatoires, en s'assurant de ne pas être à la maison au moment du test ou en partant s'entraîner dans des régions lointaines», explique Paul Melia, président de l'agence antidopage canadienne, le Centre canadien pour l'éthique dans le sport (CCES).

M. Melia est le principal gendarme de l'antidopage au Canada. C'est son agence et lui qui ont épinglé deux cyclistes québécois pour usage d'EPO en 2011. En entrevue, il se dit persuadé que les choses ont changé en mieux - même si son opinion est loin d'être partagée dans les milieux de l'antidopage.

Le passeport biologique

«Beaucoup a changé dans les derniers temps. Et ces quelque 500 contrôles que Lance Armstrong aime citer en exemple proviennent d'une époque où c'était plus facile de tromper ces tests, dit-il. Mais maintenant, on a le passeport biologique et c'est une grande avancée.»

Le passeport biologique a été introduit dans le cyclisme en 2008. Maintenant, au lieu de chercher des traces de produits dopants chez les athlètes, on cherche des traces des effets des produits dopants. Trop de globules rouges dans le sang, des niveaux d'hormones anormaux suffiraient à incriminer un athlète.

Selon certains acteurs de l'antidopage, le passeport biologique a réduit le nombre de tricheurs. Mais d'autres en doutent. Christiane Ayotte, directrice du laboratoire contre le dopage de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), ne croit pas un instant qu'il y a moins de dopage dans le cyclisme qu'il y a 10 ans.

«Pour réduire le dopage, il faut faire peur et pour faire peur, il faut des dents, avec des tests antidopage partout et tout le temps, dit-elle. Sinon, les sous-cultures du dopage vont se répandre encore. Ce sera la même chose pour les nouveaux cyclistes.»

Protéger les athlètes

Devant ce constat brutal - l'antidopage ne marche pas -, certains cherchent des solutions nouvelles. Le chercheur danois Verner Møller est de ceux-là. L'auteur de The Ethics of Doping and Anti-Doping propose de cesser de parler de dopage. Il faut plutôt se consacrer selon lui à la santé des athlètes en fixant des limites au taux d'hématocrite (le nombre de globules rouges dans le sang, que l'EPO fait augmenter) ou au niveau d'hormones.

À partir de certains taux, les athlètes mettent leur vie en danger, rappelle M. Møller. S'ils les dépassent, on les prive de compétition. Mais si un athlète utilise l'EPO pour hausser son hématocrite tout en restant sous un taux jugé prudent, il peut prendre part à la compétition. L'EPO deviendrait, dans ce modèle, permis jusqu'à un certain point.

«Cela viendrait mettre fin à l'hystérie du dopage dans le sport. On ne parlerait plus de dopage, on parlerait de santé. Je sais que certaines personnes pensent que c'est une approche inconcevable.»

Faudrait-il abandonner complètement la lutte contre le dopage? Même ce spécialiste aux idées si tranchantes ne préconise pas une telle approche.

«D'abandonner complètement la lutte antidopage ne me semble pas souhaitable. J'ai mené de nombreuses entrevues avec des athlètes, dopés ou non, et il en ressort que tous pensent que les contrôles ont leur place. Car s'il n'y a plus de contrôles, le sport va devenir ultimement une course vers la mort, croit Verner Møller. Une course pour être celui qui consommera le plus de drogue pour gagner. Et ça pourrait avoir des conséquences mortelles.»

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Des athlètes déchus

Tom Simpson, 1967

Ce cycliste britannique est mort d'un arrêt cardiaque au cours de la 13e étape du Tour de France de 1967, pendant l'épuisante ascension du mont Ventoux. L'autopsie a révélé des traces d'amphétamine et d'alcool, dangereux cocktail, dans le sang de Simpson. On a d'ailleurs trouvé trois flacons d'amphétamines, dont un vide, dans la poche de son maillot.

Ilona Stupaniek, 1977

Même si le dopage systématique des athlètes est-allemands a été révélé après la chute du mur de Berlin, la lanceuse de poids Ilona Slupaniek a été la seule athlète de pointe de ce pays à subir un test antidopage positif, en 1977 en Finlande. Malgré les aveux de nombreux ex-athlètes de la République démocratique allemande, le CIO a décidé de ne pas revoir les palmarès des Jeux auxquels ils ont participé.

Ben Johnson, 1988

Champion du 100 m à Séoul en un temps record de 9,79 s, Johnson a été déclaré positif au stanozolol, stéroïde anabolisant, ce qui a déclenché le plus grand scandale de l'histoire des Jeux. Une enquête publique a démontré l'année suivante l'implication de l'entraîneur Charlie Francis, du médecin Mario Astpahan et d'autres athlètes du Mazda Club.

L'affaire Festina, 1998

La découverte sur le Tour de France d'un véhicule de l'équipe Festina contenant une grande quantité de produits et de matériels pour le dopage entraîne l'exclusion de l'équipe française et le boycottage de plusieurs autres équipes. Le vainqueur Marco Pantani sera lui aussi impliqué dans une affaire de dopage quelques années plus tard.

Floyd Landis, 2006

Étonnant vainqueur du Tour de France de 2006 après une performance héroïque dans la 17e étape, l'Américain Floyd Landis est dépossédé de son titre après que l'analyse de l'urine récoltée après cette fameuse étape eut révélé la présence de testostérone synthétique...

Geneviève Jeanson, 2007

La cycliste québécoise avait toujours nié s'être dopée, malgré une série d'affaires indiquant le contraire. En septembre 2007, à la télévision de Radio-Canada, elle passe finalement aux aveux. Jeanson avoue avoir consommé de l'EPO depuis l'âge de 16 ans, avec l'assentiment de son entraîneur, de son médecin et de son père.

Marion Jones, 2007

Gagnante de cinq médailles, dont trois d'or aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, Jones a été la principale coupable de l'affaire Balco, liée à une société de «suppléments alimentaires» de San Francisco dirigée par Victor Conte. En 2007, soumise à de nombreux interrogatoires, elle a reconnu avoir menti et a rendu ses médailles.

Éric Gagné, 2010

Le lanceur québécois au plus important palmarès a été accusé de pratiques dopantes dès 2007 par le rapport Mitchell. Gagné a d'abord nié ces accusations, puis a avoué trois ans plus tard à un journaliste américain avoir consommé des hormones de croissance.

Barry Bonds, 2011

Il a aussi été impliqué dans l'affaire Balco, comme Jason Giambi ou Bill Romanowski (de la NFL), mais il n'a jamais échoué à un test antidopage et a toujours nié avoir eu recours au dopage, malgré l'augmentation suspecte de sa masse musculaire dans la deuxième partie de sa carrière. Il a été reconnu coupable d'obstruction de la justice en 2011.

Lance Armstrong, 2012

Sept fois champion du Tour de France de 1999 à 2005, après avoir combattu avec succès un cancer, Armstrong a été privé de ses victoires et suspendu à vie en août dernier après qu'une enquête de l'Agence américaine antidopage eut révélé non seulement son dopage, mais aussi l'existence d'un système complexe de dopage au sein de son équipe.




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