Des fêtes dans la dignité

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Suzanne Bourret, coordonnatrice à l'intervention, trie des sacs pour les résidantes de la Rue des femmes, un organisme qui accueille les femmes dans le besoin.

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Le temps des Fêtes est un moment chargé d'attentes et d'émotion pour la plupart d'entre nous, mais pour les femmes qui fréquentent les refuges de Montréal, c'est un passage particulièrement difficile. La solitude et l'absence de la famille se font cruellement sentir. Heureusement, de bonnes fées veillent à organiser des festivités dignes de ce nom.

Comment offrir un Noël inoubliable à celles qui voudraient l'oublier? Comment recréer un esprit de famille alors que les convives sont éloignées de la leur, souvent depuis des années? C'est un peu le défi de La Rue des femmes et de tous les refuges et organismes qui accueillent des femmes seules, parfois sans domicile fixe, durant le temps des Fêtes.

«C'est toujours une période difficile pour les femmes, observe Suzanne Bourret, coordonnatrice à l'intervention de La Rue des femmes. La solitude, la tristesse, la rupture avec les enfants... Tout ça est très douloureux.»

Cette année, comme l'an dernier d'ailleurs, tous les lits de l'organisme sont occupés. Les lits d'urgence aussi. Au total, une trentaine de femmes passent la nuit dans le refuge, au centre-ville. Certaines sont là pour quelques mois, d'autres pour plus longtemps - six mois, un an, voire plusieurs années. Enfin, il y a celles qui habitent l'un des 13 studios de transition supervisés. On leur donne deux ans pour se remettre sur pied et réintégrer la société.

«On est à pleine capacité, souligne la directrice générale de La Rue des femmes, Léonie Couture. Mais si quelqu'un se présente la nuit de Noël, on va l'accueillir, c'est certain.»

Souffrance et joie

Durant les deux semaines de festivités, le personnel de La Rue des femmes ne chôme pas. Le réveillon du 24 décembre est toujours un moment important. «On accueille une soixantaine de femmes à qui on offre des cadeaux, explique Léonie Couture. Il y a un repas traditionnel, des chants et de la danse.»

«Il y a beaucoup de souffrance et de larmes, mais aussi beaucoup de joie, poursuit sa collègue, Suzanne Bourret. Les femmes se sentent soutenues, entourées.»

«Les émotions sont à fleur de peau, c'est un moment de l'année où ça nous frappe quand on est seule, renchérit Léonie Couture. On est là pour les entendre et recevoir leur peine.»

Au Chaînon, qui accueille un peu plus de 200 femmes, les Fêtes sont un peu différentes, cette année. La maison est en rénovation. Certaines pensionnaires devront dormir dans la grande salle où ont habituellement lieu les festivités. «Il y a le buffet du 24 décembre, accompagné d'une distribution de cadeaux. Les femmes trouvent sur leur lit un sac rempli de petites douceurs, de surprises, d'un peu d'argent, explique Marcèle Lamarche, directrice générale du Chaînon. On préfère qu'elles l'ouvrent dans l'intimité, car la réaction peut parfois être imprévisible.»

D'autres cadeaux sont distribués durant la journée du 25 puisque les travaux empêchent d'accueillir tout le monde pour une grande fête, comme le veut la tradition du Chaînon. Il arrive aussi que des enfants visitent leur mère et passent la nuit dans une salle réservée à cet usage. Une situation qu'on voit beaucoup plus rarement à La Rue des femmes.

«Souvent, à La Rue des femmes, les enfants sont placés en famille d'accueil et leur mère n'a aucun contact avec eux, note Suzanne Bourret. Sinon, les enfants sont grands et ne veulent plus entendre parler de leur mère. Parfois, certains souhaitent reprendre contact durant le temps des Fêtes, partager un repas. C'est un moment chargé d'émotion et d'angoisse, de reconnecter avec les enfants. Quand il y a des petits-enfants, il y a toutefois beaucoup de joie. Notre travail, c'est de les préparer et de les guider.»

Des Fêtes dignes

Le temps des Fêtes est donc une période chargée de stress. Les refuges jouent le rôle de famille de remplacement durant ces moments où les émotions sont en dents de scie. Ils apportent chaleur et confort, tentent de recréer des célébrations et de faire en sorte que les femmes se sentent incluses.

La participation de la communauté montréalaise permet aux organismes comme Le Chaînon et La Rue des femmes de distribuer des cadeaux à leurs pensionnaires. «Il faut le dire, il y a une grande générosité, insiste Léonie Couture. Les entreprises offrent des décorations de Noël, des cadeaux, des produits de beauté, de petits luxes que les femmes apprécient et qu'elles n'ont pas les moyens de s'offrir. Ces femmes n'ont même pas d'argent pour se nourrir.»

À La Rue des femmes, les réjouissances s'étireront jusqu'au 6 janvier, jour où l'on fêtera «les reines»... plutôt que les rois. «Ce jour-là, les membres du conseil d'administration prépareront le repas et on jouera au Choc des générations, précise Léonie Couture en souriant. À la fin de la journée, on élira une reine. C'est un beau moment.»

«Le temps des Fêtes est incontournable, mais c'est difficile, observe Marcèle Lamarche, du Chaînon. Nous sommes là pour adoucir ces moments et créer de beaux souvenirs.»

Francine a trouvé une nouvelle famille, à la... (PHOTO SIMON GIROUX, LA PRESSE) - image 2.0

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Francine a trouvé une nouvelle famille, à la Rue des femmes.

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Une seconde famille

Cette année, pour la première fois depuis longtemps, Francine verra son fils.

Il a 26 ans. Elle ne l'a pas vu depuis des années. Il faut dire que la vie de Francine n'a pas été un long fleuve tranquille. Plutôt une série d'épreuves et de traumatismes qui l'ont finalement menée à la Rue des femmes, un organisme qui accueille les femmes en difficulté qui ont épuisé leur réseau et leurs ressources.

Francine a donc perdu la garde puis la trace de ses trois enfants. Elle a retrouvé son fils sur Facebook, avec l'aide d'une intervenante, il y a un peu moins de deux ans. Après quelques messages sans réponse, il lui a finalement donné signe de vie. Les retrouvailles se font lentement, sans rien brusquer.

«J'ai joué, j'ai bu, j'ai tout perdu, raconte Francine dans une grande salle communautaire de Rue des femmes. J'ai même perdu ma pension de vieillesse. J'ai fait faillite. C'est mon patron qui m'a convaincue d'aller chercher de l'aide.»

«Je peux dire que je suis heureuse depuis l'âge de 50 ans», lance Francine, qui en a aujourd'hui 52.

Deux ans d'un bonheur fragile qui se construit grâce à l'aide des intervenantes de Rue des femmes. Francine habite l'un des 13 studios supervisés. Elle vient d'obtenir un poste à temps plein chez l'employeur qui l'a encouragée à se faire soigner et qui lui a fait confiance malgré ses problèmes et ses rechutes.

Ces jours-ci, elle célèbre son premier temps des Fêtes avec les femmes de l'organisme qui lui a tendu la main.

«J'ai déjà pas mal bu pour oublier le temps des Fêtes, raconte Francine. Avec la fête des Mères, c'est un moment très difficile.»

L'an dernier, elle s'est réfugiée chez une amie à Sherbrooke. «Je ne voulais pas être ici, sans mes enfants, c'était trop dur. Mais cette année, ça va mieux.»

Outre un fils, Francine a aussi deux filles: la première a coupé les ponts avec son frère lorsqu'elle a su qu'il avait renoué avec sa mère. La seconde écrit à sa mère, mais n'est pas encore prête à la rencontrer.

Francine ne se décourage pas. «C'est la première année que je ne suis pas dépressive à Noël», dit-elle en souriant.

«Cette année, je voulais un Noël magique, poursuit-elle. Je voulais me faire dorloter, avoir des surprises, un buffet, de la musique. Je voulais un père Noël pour moi durant 24 heures!», dit-elle dans un éclat de rire.

Le jour de notre rencontre, Francine se préparait à aller manger avec son fils pour souligner le temps des Fêtes. Le lien se retisse tranquillement, mais ce n'est pas facile. «Il a beaucoup de problèmes, explique Francine. L'an dernier, il m'a dit: "Maman, j'ai trop de problèmes, je vais te rappeler quand ça ira mieux." Il m'a rappelée trois mois plus tard. Il sait que je suis émotive, il me protège.»

Pour Francine, le Noël parfait, ce serait dans un chalet avec ses trois enfants. Mais elle est bien consciente qu'elle est encore loin de cette finale hollywoodienne.

En attendant, elle a trouvé une seconde famille, celle de la Rue des femmes. «Ici, je reçois un amour inconditionnel, ce que je n'ai jamais reçu dans ma vie. Si j'ai changé, c'est grâce à leur soutien, à la force qu'elles m'ont donnée.»

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