Redécouvrir la céramique de Beauce

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Aujourd'hui, les collectionneurs s'arrachent ces objets dont certains sont devenus très rares.

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Qui ne se souvient pas de ces théières aux couleurs bizarres, de ces vases rococo, de ces cocottes aérodynamiques qui ont inondé les foyers québécois entre 1940 et 1989? Autrefois partie de notre quotidien, la céramique de Beauce est aujourd'hui objet de musée, de collection et... de curiosité. Retour sur un phénomène.

La glaçure bleue moirée a été l'une des... (Photo fournie par le musée Marius-Barbeau) - image 2.0

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La glaçure bleue moirée a été l'une des plus populaires de la production beauceronne.

Photo fournie par le musée Marius-Barbeau

Un patrimoine à réhabiliter

De 1940 à 1989, il s'est produit en Beauce des millions de pièces de céramique - vases, pieds de lampe, services à thé, pichets, assiettes, cendriers, plats à escargots, assiettes à fondue - qui se sont répandues dans tous les foyers du Québec. La vague a déferlé jusqu'en Ontario, aux États-Unis et même en Europe. Aujourd'hui, les collectionneurs s'arrachent ces objets dont certains sont devenus très rares, à la fois témoins et reflets de l'évolution de la société québécoise.

« La production de Céramique de Beauce n'est certes pas toute intéressante, dit Jean-François Marin, président de l'Association des collectionneurs de céramique du Québec. Mais très tôt dans son histoire, l'entreprise a eu des directeurs artistiques de talent et a su s'allier à de grands designers qui l'ont aidée à se démarquer. »

Par exemple, Jean Cartier, l'un des céramistes les plus audacieux du Québec, a été designer principal de Céramique de Beauce de 1970 à 1974. Ses créations aux lignes pures, comme ses cocottes, ses services de vaisselle et ses vases, ont marqué un tournant dans l'évolution de l'entreprise. 

Daniel Cogné, coauteur d'un ouvrage très fouillé sur la céramique de Beauce, estime lui aussi que l'apport d'artistes comme Jean Cartier ou Jacques Garnier a été déterminant: « En 1967, à l'occasion de l'Expo, Céramique de Beauce a invité les designers à faire l'expérience de la production industrielle. Ce sont eux qui ont apporté à l'entreprise la modernité, qui y ont fait entrer le design italien ou scandinave. » 

Ces formes audacieuses et résolument modernes adoptées dans les années 60 et 70 séduisent toujours les amateurs de design industriel ou de rétro-kitsch. 

Les collectionneurs plus « pointus » s'intéressent quant à eux aux pièces faites de l'argile rouge tirée de la rivière Calway, qu'on a abandonnée au profit d'une argile blanche en 1949. Mais identifier ces pièces avec certitude relève parfois de l'enquête policière, notamment parce que des céramistes de Chicoutimi ont aussi utilisé l'argile de la rivière Calway, explique Isabelle Veilleux, responsable des collections du musée Marius-Barbeau.

Objets de collection

Évidemment, à moins d'un coup de chance, on ne trouve que rarement des pièces de grande valeur dans les bazars, les brocantes et les marchés aux puces. « Les collectionneurs les gardent jalousement! », explique M. Cogné, qui a lui-même fait don de son imposante collection au musée Marius-Barbeau, à Saint-Joseph-de-Beauce, lequel abrite désormais quelque 11 000 objets.

Quoi qu'il en soit, une tournée récente du Marché aux puces Saint-Michel, à Montréal, a permis de découvrir quelques morceaux sinon rares, du moins intéressants: une très belle cocotte de Jean Cartier, un service à thé aux lignes avant-gardistes de Jacques Garnier, un service de vaisselle Paysan presque complet et une assiette-souvenir d'Expo 67 enrichie d'or.

Des pièces du service de vaisselle Paysan, le... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE) - image 3.0

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Des pièces du service de vaisselle Paysan, le premier conçu par les céramistes beaucerons, qui a connu une grande popularité dans les années 60 et 70.

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L'histoire d'un succès

Le ministère de l'Agriculture du Québec était probablement loin de se douter, quand il a donné le feu vert à la création de l'École de céramique de Beauce en 1940, qu'il en résulterait un tel succès commercial et industriel. 

Tout a commencé avec la création de l'École des arts domestiques, qui visait à contrer l'exode rural en faisant la promotion de l'artisanat auprès des familles paysannes, afin qu'elles en tirent un revenu d'appoint. 

C'est ainsi que, encouragées par les Cercles des fermières, les femmes des campagnes suivirent en masse des cours de tissage, de crochet et d'autres techniques textiles. Dans une moindre mesure, des hommes se mirent à la poterie, à la ferronnerie d'art et à la sculpture, notamment. C'est la découverte d'un gisement d'argile rouge dans la rivière Calway, en Beauce, qui suscita la création d'une école de céramique. 

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les céramistes de Beauce, puisqu'ils étaient aussi agriculteurs, étaient exemptés du service militaire. Ils ont donc pu poursuivre leur production alors même que les importations d'Europe et d'Asie étaient bloquées. La céramique de Beauce avait la voie libre... et s'y est engouffrée avec allégresse.

Chronologie

1930

Création de l'École des arts domestiques. 

1940

Création du Syndicat des céramistes paysans et de l'École de céramique de Beauce, où une trentaine de jeunes agriculteurs font leur entrée.

1943

La coopérative des Céramistes paysans de la Beauce, installée jusque-là au sous-sol du collège Sacré-Coeur, à Beauceville, emménage dans une ancienne usine de chaussures à Saint-Joseph-de-Beauce.

1948

Abandon de la terre rouge de la rivière Calway au profit d'une argile blanche importée des États-Unis, plus résistante à une cuisson à très haute température, ce qui permet d'élargir la gamme de produits. On fabrique un millier de morceaux par jour, principalement des pichets, des services à thé et des vases décoratifs. 

1959

Premier agrandissement de l'usine.

1962

L'intensification de la production demande un nouvel agrandissement de l'usine.

1964

Fermeture de l'École de céramique. L'usine, elle, continue de prospérer.

1965

Adoption de la raison sociale « Céramique de Beauce, association coopérative ». L'entreprise adopte comme logo les initiales cb, qui seront désormais gravées sur toutes les pièces. L'usine subit un troisième agrandissement.

1970

L'entreprise compte 80 employés et produit jusqu'à 7000 pièces par jour, dont près de 25 % sont exportées en Ontario sous la marque Beauceware. 

1972 

Rationalisation de la production. On réduit de 2300 à 600 le nombre de modèles offerts. L'usine compte 125 employés et fabrique 2,3 millions de pièces par an. 

1974

Un incendie rase complètement l'usine. La coopérative se constitue en société pour relancer Céramique de Beauce, dont la production atteint de nouveaux sommets. 

1985

Céramique de Beauce est vendue à une société montréalaise.

1989

Malgré de louables efforts pour s'adapter aux goûts des consommateurs, l'entreprise n'arrive plus à soutenir la concurrence asiatique et doit mettre la clé sous la porte.

Céramique de Beauce, de Daniel Cogné, Richard Dubé et... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE) - image 5.0

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Céramique de Beauce, de Daniel Cogné, Richard Dubé et Paul Trépanier

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Un ouvrage incontournable

Le très bon livre de Daniel Cogné, Richard Dubé et Paul Trépanier Céramique de Beauce, publié aux éditions GID (2004, second tirage en 2007), dresse le portrait de l'entreprise et de ses principaux artisans en parallèle avec le contexte sociohistorique de l'époque.

Riche de quelque 200 photos, méticuleusement documenté, l'ouvrage donne des clés pour déterminer l'époque et la valeur marchande de certaines pièces et fournit une masse de références. Indispensable pour tout collectionneur... ou simplement pour qui souhaite en apprendre plus sur ce volet méconnu de l'histoire du Québec.

M. Cogné croit que son livre, paru en 2004, a pu contribuer au regain de popularité de la céramique de Beauce. « Il n'existait rien à ce sujet jusqu'alors, explique-t-il. La parution du livre a pu stimuler l'intérêt des collectionneurs. Et cela a certainement suscité la fierté des Beaucerons, qui ont soudain pris conscience de la valeur de "leur" céramique et l'ont ressortie de leurs armoires. » 

Céramique de Beauce, de Daniel Cogné, Richard Dubé et Paul Trépanier, 255 pages, 39,95 $, éd. GID. www.leseditionsgid.com

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En savoir plus

CONSULTEZ le site du musée Marius-Barbeau: ww.museemariusbarbeau.com/expositions_ceramique.html

VISITEZ une exposition virtuelle sur le site Histoire de chez nous: www.museevirtuel.ca/virtual-exhibits/exhibit/ceramique-de-beauce-1940-1989 

VISITEZ Le site de l'Association des collectionneurs de céramique du Québec: www.ceramiqueduquebec.com

VISITEZ le site du Musée virtuel de la céramique de Beauce: www.beauceware.com

VISITEZ le site des auteurs du livre Céramique de Beauce: pages.infinit.net/cerame

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