L'étonnante histoire du salon

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Au temps du régime français, l'habitation ne compte souvent qu'une seule pièce.

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Qui n'a jamais observé avec amusement, lors d'une fête en famille ou entre amis, que tous les invités sont encore une fois entassés dans la cuisine, si exiguë soit-elle, au lieu de prendre leurs aises au salon? Ce n'est pas une vue de l'esprit: de tout temps, le coeur de la maison, la pièce où l'on vit, chez les Canadiens français, a été la cuisine. Il y a à cela des raisons historiques. Voyons voir.

1660-1763 AU TEMPS DES COLONIES

À la campagne comme à la ville, l'habitation typique des familles modestes ne compte qu'une pièce où tous dorment, mangent et accomplissent leurs tâches quotidiennes. Le lit, dans un coin, est fermé par des courtines ou des portes de bois, histoire de préserver un rien d'intimité. Un berceau, une table, des bancs, quelques chaises alignées contre un mur, un ou deux coffres où l'on range effets et ustensiles: à cela se résume l'ameublement. 

Les bourgeois et les grands marchands, eux, font construire des demeures à la mesure de leur propre prestige. À grands frais, ils importent de France des meubles de style Louis XIII, que les artisans locaux arrivent bientôt à reproduire à moindre coût, ce qui en répand l'usage dans la petite bourgeoisie.

Peu à peu, les chambres sont aménagées à... (Photo archives du musée McCord) - image 2.0

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Peu à peu, les chambres sont aménagées à l'étage, mais la cuisine fait toujours office de salle commune. 

Photo archives du musée McCord

1763-1867 L'INFLUENCE ANGLAISE

Après la Conquête, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, les Anglais et les Écossais s'installent dans les demeures rurales traditionnelles, dont ils transforment l'aménagement. Dormir dans la pièce où l'on mange devient malséant, si bien que des chambres à coucher sont aménagées sous les combles - ce qui mène à l'apparition des lucarnes. 

Au rez-de-chaussée, la cuisine fait toujours office de salle commune. Une «grand'chambre» s'y ajoute, que l'on n'ouvre que dans les très grandes occasions. On y trouve une petite table et quelques chaises à accoudoirs, un crucifix... C'est là qu'on expose les défunts de la famille, là aussi que l'on reçoit le curé. Autrement, cette pièce reste close, tant pour la garder propre que pour économiser le chauffage. 

Pendant ce temps, à la ville, les bourgeois adoptent avec enthousiasme le modèle anglais, dans lequel les pièces s'organisent autour d'un hall central. La cuisine est reléguée au sous-sol, et le rez-de-chaussée - l'« étage noble » - se divise entre salon et salle à manger, voire bureau et bibliothèque.

Le mobilier s'enrichit de productions locales de style Chippendale, Queen Anne, Regency, oeuvres d'artisans anglais et écossais venus s'établir au Canada. Consoles, causeuses, bergères, guéridons, canapés, récamiers trouvent leur place, mais on est encore loin de la surcharge et de la lourdeur que l'on observera au moment de la révolution industrielle, dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe.

L'opulant salon de la famille Sydney, à Montréal,... (Photo William Notman, fournie par le musée McCord) - image 3.0

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L'opulant salon de la famille Sydney, à Montréal, vers 1896. 

Photo William Notman, fournie par le musée McCord

1867-1939 L'INDUSTRIALISATION

Les machines tournent à plein régime. Le train et les bateaux à vapeur facilitent les communications, les importations, les voyages. La mode de l'orientalisme fait rage. Chez les bien nantis, le salon devient le lieu de toutes les extravagances. Les murs sont couverts de tableaux, de soieries, de gravures ; sur les tapis d'Orient, les tables et les guéridons sont surchargés de porcelaines et de plantes. On entasse les coussins, les paravents, les tentures à franges, les cabinets laqués incrustés de nacre. 

Du côté de la classe moyenne (apparue avec l'ère industrielle), le mobilier de salon se démocratise grâce à la fabrication en série. Canapés et fauteuils deviennent courants, y compris dans les fameux «salons doubles» des appartements montréalais - lesquels n'ont d'ailleurs de salon que le nom. Ce sont en fait des chambres à coucher. Il y a bien un canapé dans un coin, mais il sert généralement de lit à l'aîné des enfants. Le jour, on remet tout bien en ordre et on s'assied... à la cuisine, où trône la radio, cette nouvelle merveille.

La cuisine reste le principal lieu de vie... (Photo Société Radio-Canada, archives La Presse) - image 4.0

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La cuisine reste le principal lieu de vie dans les familles canadiennes-françaises, comme dans Les Plouffes, succès de télévision des années 50 repris au cinéma dans les années 81.

Photo Société Radio-Canada, archives La Presse

Vers la fin des années 60 et au... (Photo Archives La Presse) - image 4.1

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Vers la fin des années 60 et au début des années 70, meubles futuristes et moquette à longs poils avaient la cote. 

Photo Archives La Presse

1939-1960 LA GUERRE, L'APRÈS-GUERRE

Avec la Seconde Guerre naît le bungalow, qui fleurit depuis dans toute l'Amérique. Mais ici encore, le Québec francophone se distingue: alors que, chez nos voisins, la family room est bien le salon, c'est encore la cuisine qui joue ce rôle dans les foyers québécois. L'entrée de façade de la maison, pratiquement condamnée, est même souvent amputée de son vestibule pour donner un peu d'espace au salon, que l'on a fait plus petit pour agrandir la cuisine.

1960-... MODERNISME ET POSTMODERNISME

La vogue des aires ouvertes tend à faire du salon une pièce à vivre - «la» pièce où vivre, en fait. De plus en plus, on y mange, on y joue, on y regarde la télé, on y dort parfois ; le chat y a droit de cité, tout comme le chien, à qui le canapé n'est même plus interdit.

En cela, on peut dire que le salon d'aujourd'hui vient d'accomplir un intéressant retour aux origines puisqu'il est en train de redevenir la pièce multifonctionnelle, adaptable et flexible qu'était la salle commune des premières maisons de Nouvelle-France...

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