Terrorisme en France: les écoles se préparent au pire

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À la demande du ministère de l'Intérieur et du ministère de l'Éducation nationale, tous les établissements scolaires français, de la maternelle à la fin du secondaire, doivent se soumettre d'ici novembre à des exercices de sécurité en cas d'attentat terroriste.

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(Paris) Il y avait des plans de protection contre les risques d'incendies, de fuites de gaz, d'inondations, de nuages toxiques ou radioactifs et de tremblements de terre. Voici maintenant le plan de protection contre les intrusions terroristes.

En cette rentrée 2016, les écoles de France n'échappent pas à la peur des attentats qui règne au pays depuis près de deux ans. À la demande expresse du ministère de l'Intérieur et du ministère de l'Éducation nationale, tous les établissements scolaires français, de la maternelle à la fin du secondaire, doivent se soumettre d'ici novembre à des exercices de sécurité en cas d'attentat. Si elle rassure un peu les parents, cette nouvelle figure imposée ne fait pas l'unanimité, en raison de son potentiel anxiogène.

L'école primaire Nordmann, dans le 13arrondissement à Paris, est une des premières à avoir fait l'exercice, à la mi-septembre, si l'on excepte quelques opérations-pilotes tenues l'an dernier dans une poignée d'établissements.

Dans la classe de Cabrel Tankeu, 10 ans, les choses se sont déroulées rondement. Selon le jeune garçon, des coups ont retenti sur la porte, signe du début de la simulation. Puis des coups de sifflet se sont fait entendre, alarme dorénavant utilisée par l'établissement pour signaler une intrusion terroriste. Le groupe s'est levé en silence et est allé se cacher dans un appartement attenant, en prenant bien soin de verrouiller la porte.

« Ça s'est bien passé, raconte Cabrel. Personne n'avait peur, tout le monde savait que c'était un exercice. »

Scénario similaire à l'école primaire de la rue Keller, dans le 11arrondissement, où les consignes du ministère de l'Intérieur ont été suivies à la lettre. Au déclenchement de l'alarme, les élèves ont dû pousser leurs pupitres et se cacher sous les tables, pendant que l'enseignant fermait la porte à clé.

« S'allonger par terre, on ne l'avait encore jamais fait avant, raconte le directeur Philippe Bassereau, un peu décontenancé. Mais j'applique les consignes, d'après les photos qu'on nous a montrées. »

Directeur d'école depuis 25 ans, M. Bassereau ne croyait jamais en arriver là.

«Dans quel monde vit-on ? Les dangers d'incendie, oui, mais ça, non, personne n'y pensait.

»

Philippe Bassereau,
directeur d'école depuis 25 ans

Il convient que l'entreprise est assez spectaculaire. Mais vu « ce qui se passe actuellement », c'est selon lui la meilleure chose à faire pour se « préparer au pire ».

INDUIRE LA PEUR PLUTÔT QUE L'ATTÉNUER ?

Chez les parents, ces nouvelles mesures sont accueillies plutôt favorablement. C'est le cas de Valérie Gaignard, mère de deux garçons de 7 et 10 ans fréquentant l'école Nordmann, pour qui ces exercices « ne sont finalement pas une mauvaise chose ».

Certains organismes émettent toutefois des réserves par rapport à cette vaste opération nationale, qui peut induire la peur plutôt que de l'atténuer, particulièrement chez les plus petits.

Au SNUipp-FSU, syndicat majoritaire des enseignants du primaire, on craint notamment que les simulations soient menées sans encadrement, par des enseignants qui ne sont pas outillés pour des situations aussi extrêmes.

« Qu'on s'occupe de la sécurité des enfants, bien sûr. Mais qu'on s'invente des exercices comme ça, sans être accompagné par des professionnels, pour nous, il y a un excès », lance Francette Popineau, co-secrétaire et porte-parole de l'organisation.

Certains enseignants lui ont d'ailleurs avoué mener ces exercices à reculons, alors que d'autres espèrent les appliquer avec l'aide d'un psychologue.

«Ils mesurent assez bien ce que ça peut avoir comme caractère angoissant pour les enfants et ne voient pas bien comment ils peuvent le faire en étant rassurants. Ils se sentent très démunis.»

Francette Popineau

Ces réserves sont partagées par la FCPE, première fédération des parents d'élèves en France. S'il se dit plutôt d'accord avec l'initiative, son vice-président, Hervé-Jean Le Niger, croit que le succès de cet exercice « extrêmement anxiogène » dépend entièrement de la façon dont il sera « verbalisé et expliqué aux enfants ». Selon lui, il n'y a rien de pire que le silence autour d'enjeux aussi graves, à plus forte raison quand les adultes sont eux-mêmes angoissés.

« Il faut mettre des mots, mais des mots adaptés », dit-il, en soulignant que certains élèves, à Nice et à Paris particulièrement, peuvent avoir été touchés plus ou moins directement par des attentats. Car dissimuler des choses, même pour un tout-petit, n'a pas de sens. »

LE SPECTRE DE L'ÉCOLE BUNKER 

L'autre danger, ajoute-t-il, serait de tomber dans la sécurité à outrance. En jouant le jeu du terrorisme, les écoles risquent, selon M. Le Niger, de se refermer sur elles-mêmes, devenant des sortes de « sanctuaires isolés » où les parents eux-mêmes peineraient à entrer. C'est le spectre de ce qu'il appelle la « bunkérisation ».

On n'en est pas là, tant s'en faut. En dépit des nouvelles mesures de sécurité imposées par le gouvernement, et malgré les 3000 gendarmes supplémentaires désormais affectés à la protection des établissements scolaires, les écoles restent extraordinairement vulnérables de par leur nature même, pour le meilleur et pour le pire.

« En ce moment, la France aime bien surfer sur la peur, conclut Francette Popineau. Mais dans la tête des enseignants, on voit que c'est très difficile de sécuriser une école. On ne peut pas vraiment protéger un lieu comme ça. Une école, ce n'est pas une forteresse et ce n'est effectivement pas souhaitable que ce le soit. Ce sont des portes ouvertes sur la vie. Il faut seulement trouver un équilibre entre le déni et la psychose. »

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