Ebola: course contre la mort en Sierra Leone

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Nakana Sesay, 22 ans, a vu sa soeur, sa mère et son père mourir de l'Ebola. Peu après sa rencontre avec notre correspondante, la jeune mère d'une fillette de 6 mois a succombé elle aussi à la maladie.

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Virus Ebola

International

Virus Ebola

L'épidémie de fièvre hémorragique Ebola s'est déclarée au début de l'année 2014 en Guinée avant de gagner le Liberia puis la Sierra Leone. Le virus mortel touche de plus en plus de personnes. »

Patricia Huon

Collaboration spéciale

La Presse

(Freetown, Sierra Leone) Alors que certains pays voisins commencent à juguler l'épidémie d'Ebola, la Sierra Leone s'enlise. Le nombre de nouveaux cas augmente de manière exponentielle chaque semaine, notamment dans la capitale Freetown, d'où notre correspondante esquisse le portrait d'un combat de tous les instants.

Les parents de cette jeune fille sont morts... (PHOTO THE NEW YORK TIMES) - image 1.0

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Les parents de cette jeune fille sont morts après avoir contracté le virus.

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Des volontaires font du porte-à-porte dans un quartier... (PHOTO THE NEW YORK TIMES) - image 1.1

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Des volontaires font du porte-à-porte dans un quartier de Freetown, la capitale de la Sierra Leone.

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Ses yeux pourraient être rouges d'avoir trop pleuré. Mais son regard vitreux, un des symptômes du virus Ebola, est sans doute un diagnostic du mal qui la ronge.

Nakana Sesay, 22 ans, a déjà perdu trois membres de sa famille, victimes de l'Ebola. Deux autres sont à l'hôpital, en isolement.

Sa soeur aînée a été la première à tomber malade. Avec sa mère, Nakana est restée à son chevet jusqu'au bout, nettoyant le vomi, lavant la mourante, dans la petite maison familiale de béton composée d'une seule pièce.

«Ma soeur était enceinte et est décédée des suites de complications. Puis, ma mère et mon père ont cessé de manger et sont morts de chagrin», raconte la jeune femme, qui tient dans ses bras sa petite fille de 6 mois, agrippée à sa poitrine.

Elle se plaint de douleurs aux membres. «Je suis fatiguée, j'ai la tête qui tourne. Mais je pense que ça va passer», affirme-t-elle, sur la défensive.

«Comment peut-elle encore nier que le responsable de tout ça, c'est l'Ebola?», s'emporte Ali Kamara, chef de l'équipe de réponse à l'épidémie créée à Kissy Town, un ancien camp de réfugiés dans la banlieue de la capitale de la Sierra Leone, Freetown.

«Quand on désinfecte leur maison, certains pensent que c'est le chlore qui les a rendus malades. Alors on essaie d'informer, de sensibiliser, encore et encore», soupire-t-il.

Tous les jours, cet homme grand et mince aux cheveux grisonnants parcourt les rues en terre de cette communauté pauvre et semi-rurale, ses listes de victimes, d'orphelins et de personnes à isoler à la main. Il semble engagé dans une course contre la mort qui n'en finit pas.

Nakana, une de ses soeurs et leurs deux petites filles sont actuellement en quarantaine. «Il ne faut pas qu'elles sortent de chez elles, pour éviter le contact avec d'autres personnes», dit Ali Kamara, qui peine à faire respecter la consigne.

Chaque matin, une voisine dépose un seau d'eau devant la maison, parfois un peu de nourriture, à une distance prudente. Mais la quarantaine arrive bien tard pour cette famille, et tous ceux qui l'ont fréquentée au cours des dernières semaines. «Elles ont toutes des symptômes, même les enfants. Il faut qu'elles aillent à l'hôpital», déplore Ali Kamara.

Le virus passe de foyer en foyer. Une chaîne de transmission sans fin. Quelques maisons plus loin, une autre famille a été dévastée. La mère, le mari, le grand-père, les enfants, les petits-enfants... Douze morts.

«Plus de 45 personnes ont perdu la vie à Kissy Town depuis le début de l'épidémie. Tous les jours, des gens tombent malades, tous les jours, nous appelons l'ambulance», dit Ali Kamara.

En attendant l'enterrement

Depuis trois jours, il attend que le corps d'une femme soit récupéré, une mère de famille d'une quarantaine d'années, très probablement morte du virus. Théoriquement, chaque défunt doit être désormais traité comme un cas d'Ebola potentiel.

Une ligne d'urgence a été mise en place et l'objectif du gouvernement est que tous les corps soient enterrés dans les 24 heures qui suivent la mort. Mais les équipes funéraires, pourtant trois fois plus nombreuses qu'il y a un mois, sont dépassées.

«J'ai téléphoné plusieurs fois, mais pour le moment, personne n'est venu, et le corps est toujours dans la maison. J'ai dit aux habitants de ne pas le toucher, mais comment puis-je savoir ce qu'ils font?» Ebola est un mal invisible qui sème la peur et la tristesse, alors que les malades et les morts infectent famille et amis dans leur sillage.

Manque criant de ressources

«Pour le moment, nous sommes tous concentrés sur le traitement des patients. Mais si nous ne faisons que cela, les nouvelles infections ne cesseront d'augmenter, admet Steven Gaojia, coordinateur du centre national de réponse à l'épidémie d'Ebola en Sierra Leone. Nous devons nous attaquer à certains comportements traditionnels. Des gens continuent d'enterrer leurs proches eux-mêmes afin d'accomplir les rituels, des familles cachent des personnes souffrantes, au lieu de les emmener dans les centres de traitement, pour éviter d'être stigmatisées.»

Devant les hôpitaux de Freetown, la présence de malades qui patientent, allongés sous des bâches érigées dans l'urgence ou sur le trottoir, révèle crûment l'ampleur des ravages de l'épidémie d'Ebola. Les salles d'isolation sont pleines, le personnel médical est débordé.

«Mon téléphone commence à sonner dès 5 h 30 du matin. À l'instant, on vient de me dire que deux ambulances arrivent, avec sept patients. Mais la plupart du temps, je n'ai pas de place», constate le major Henry Bangura, médecin à Hastings, le plus grand centre de traitement d'Ebola du pays, situé à quelques kilomètres de Freetown.

De nombreuses personnes meurent chez elles, sans soins, faute d'avoir pu être admises à l'hôpital. La Sierra Leone compte un peu moins de 300 lits dans les centres de traitement. À peine un quart de ce qui serait nécessaire, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Plusieurs nouveaux centres doivent ouvrir ce mois-ci dans le pays. Mais les retards s'accumulent.

L'épidémie du virus Ebola a déjà fait plus de 5000 morts depuis l'identification du premier cas en Guinée le 23 mars 2014, beaucoup plus si l'on compte les patients qui n'ont pas été diagnostiqués. Sa progression se stabiliserait au Liberia et en Guinée, mais la flambée de nouveaux cas continue en Sierra Leone.

«Nous enregistrons environ 500 infections confirmées chaque semaine, dit Winnie Romeril, porte-parole de l'OMS à Freetown. Et les chiffres continuent de grimper.» La communauté internationale commence timidement à se mobiliser. Médecins cubains, militaires britanniques sont arrivés dans le pays pour participer à la réponse.

Pour Nakana, c'est déjà trop tard. Peu après notre rencontre avec cette jeune maman, son état s'est détérioré. Elle a été transférée à l'hôpital, où elle est morte.

Une équipe médicale transporte le corps d'une femme... (PHOTO THE NEW YORK TIMES) - image 2.0

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Une équipe médicale transporte le corps d'une femme victme de l'Ebola.

PHOTO THE NEW YORK TIMES

Les orphelins du virus Ebola

Freetown, Sierra Leone - C'est son premier contact physique depuis plus d'un mois. Habibatu Bangura, 15 ans, tient la main de son frère alors qu'elle sort du centre de traitement Hastings, près de Freetown. La jeune fille a survécu. Elle a vaincu la fièvre Ebola.

Pour elle, la vie continue, mais ne sera plus jamais la même. «Mes parents sont morts, ainsi que ma soeur et mon frère aîné. Mes deux autres soeurs sont toujours à l'hôpital», dit-elle, le visage impassible.

«Je pleure parfois, lâche-t-elle. Mais Dieu a voulu que je survive. Alors je vais y arriver.»

Selon l'UNICEF, plus de 7000 enfants auraient perdu leurs deux parents ou l'un d'entre eux à cause de l'épidémie d'Ebola en Sierra Leone, en Guinée et au Liberia. Une crise parallèle.

Habibatu ne retournera pas dans son village. «Je n'ai plus personne là-bas. Je vais vivre à Freetown avec mon frère, mais je ne sais pas s'il pourra payer pour que je poursuive mes études.»

Quinze ans, chef de famille

Dans une maison en quarantaine, en banlieue de la capitale, cinq enfants vivent seuls. Mahmoud Kamara, l'aîné, a à peine 15 ans. «Je vais m'occuper de mes frères et de ma soeur. Avec l'aide du gouvernement, ça va aller», dit l'adolescent, désormais chef de famille, qui peine à réprimer les larmes qui lui montent aux yeux.

Ses parents morts ont été déclarés positifs au virus Ebola. Les enfants doivent donc passer 21 jours en isolement, afin de voir s'ils montrent des symptômes et d'éviter la contamination d'autres personnes. Devant leur maison, faite de briques et de panneaux de tôle ondulée, un cordon jaune marque la limite que la famille ne peut dépasser.

La Sierra Leone manque de structures d'accueil pour ces orphelins. «Mon oncle nous apporte de la nourriture, les voisins sont gentils. Mais personne ne s'approche de nous, dit Mahmoud. Même après la quarantaine, je crains que des voisins pensent que nous sommes contaminés.» La stigmatisation des survivants est fréquente. Peur et mauvaise information guident souvent les réactions de la communauté.

Écoles fermées

En Sierra Leone, la population tout entière souffre des conséquences de l'épidémie d'Ebola.

Les écoles sont fermées, l'économie et les structures familiales sont affectées. «Près de 3 millions d'enfants ne sont plus scolarisés. Et cela a des conséquences: nous voyons plus de grossesses adolescentes, plus de maltraitance... La pauvreté augmente aussi, les gens ont du mal à nourrir leur famille», dit Matthew Dalling, directeur de la protection de l'enfance auprès de l'UNICEF.

Même une fois l'épidémie d'Ebola contenue, son impact dans le pays se fera sentir à long terme.

La pire épidémie de l'histoire

Malgré quelques progrès signalés ces derniers jours dans le cadre de la lutte globale contre le virus Ebola, l'augmentation du nombre de cas en Afrique de l'Ouest, tout particulièrement en Sierra Leone, soulève encore l'inquiétude. Voici trois chiffres pour prendre la mesure de la pire épidémie de cette fièvre de l'histoire.

1976
Le virus Ebola est l'un des plus meurtriers de la planète. Il est connu des scientifiques depuis 1976, date la première épidémie au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), à proximité de forêts tropicales. La thèse la plus probable est celle d'un virus transporté par les chauves-souris qui peut contaminer l'homme et les grands singes. Ebola peut être mortel dans près de 90 % des cas, comme lors de cette première épidémie. Le taux de mortalité actuel est de 50 à 70 %. À ce jour, il n'existe ni vaccin ni médicament certifié pour lutter contre ce virus.
5177
L'épidémie de fièvre hémorragique Ebola qui ravage l'Afrique de l'Ouest est la pire de toute l'histoire. Selon des chercheurs, le premier cas signalé, à la source de cette flambée, serait un petit garçon de 2 ans. Il est mort en décembre 2013, à Guéckédou, en Guinée, près de la frontière avec le Liberia et la Sierra Leone. Depuis, les chiffres des personnes contaminées n'ont cessé de grimper. En date du 9 novembre, 14 413 cas et 5177 morts ont été rapportés dans le monde, la très grande majorité d'entre eux au Liberia, en Guinée et en Sierra Leone, les trois pays les plus touchés. Ces chiffres sont largement sous-estimés, selon les experts.
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Cent soixante-cinq médecins et infirmiers cubains, volontaires, sont présents en Sierra Leone. Arrivée début octobre, l'équipe est, à ce jour, le plus grand contingent international de professionnels de la santé envoyé dans le pays, qui a grandement besoin de renfort pour répondre à la demande croissante pour le traitement et l'isolement des patients atteints du virus Ebola. Mais seule une soixantaine d'entre eux ont pour l'instant été déployés, car la construction des centres de traitement où ils doivent travailler n'est pas achevée. « Il faut aussi plusieurs semaines pour former le personnel. Ce n'est pas parce que quelqu'un a de l'expérience dans un hôpital qu'il est apte à travailler dans un centre de traitement d'Ebola et à utiliser les équipements de protection, dit Jérôme Souquet, responsable des opérations pour l'OMS en Sierra Leone. Nous ne pouvons pas les envoyer au front sans une préparation adéquate. Le risque est trop grand ».

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