Ukraine: «On m'a volé mon droit de vote»

Les 7 millions d'habitants du Donbass n'ont pas... (Photo The New York Times)

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Les 7 millions d'habitants du Donbass n'ont pas l'assurance de pouvoir voter demain. Ci-dessus, la police antiémeute lors d'une intervention à Donetsk en mars.

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Agnès Gruda

Envoyée spéciale

La Presse

(Donetsk, Ukraine) C'est jour de scrutin, demain, en Ukraine. Censée apaiser les tensions qui ébranlent le pays depuis des semaines, l'élection présidentielle met plutôt en relief les déchirements entre pro-ukrainiens et sécessionnistes prorusses, qui semblent tout faire pour saboter le processus démocratique, rapporte notre journaliste Agnès Gruda.

Ça s'est passé vers 15h30, jeudi, au bureau de la Commission électorale de Makeevka, en banlieue de Donetsk.

Quinze hommes masqués, armés de kalachnikov et de grenades, ont fait irruption dans la salle où des organisateurs électoraux préparaient l'élection présidentielle de demain.

Ils ont ramassé tous les documents pour les brûler devant l'entrée de l'immeuble. Ils ont saccagé les disques durs des ordinateurs, puis ils ont voulu mettre la main sur les deux sceaux officiels servant à valider les résultats du vote.

L'une des employées de la Commission les avait gardés à la maison. Les hommes masqués ont alors pris le groupe en otage jusqu'à ce qu'on leur livre ces instruments indispensables à l'authentification du vote.

«Ils étaient polis et ne menaçaient personne», dit Svetlana Dadachova, chef de campagne du candidat Petro Porochenko, qui se trouvait sur les lieux de l'incident.

Mais ils ont obtenu ce qu'ils voulaient: les habitants de cette ville de plus de 100 000 habitants ne pourront pas voter.

«On m'a volé mon droit de vote», dit avec désespoir Svetlana Dadachova, que j'ai rencontrée plus tôt cette semaine alors qu'elle peinait à constituer ses listes de scrutateurs. Hier, son bureau de campagne était fermé.

Des incidents comme ça, il y en a eu des dizaines à travers le Donbass - la vaste région de l'est de l'Ukraine contrôlée en bonne partie par les sécessionnistes prorusses qui veulent empêcher l'élection.

Anomalies

Sergueï Popov fait partie de la Plateforme citoyenne de Donetsk, un groupe qui milite pour l'unité ukrainienne et qui a déployé un demi-millier d'observateurs pour surveiller l'élection.

Voici quelques exemples d'anomalies constatées au fil des jours. Le directeur d'un bureau régional du ministère de l'Éducation a menacé de congédiement tous les employés qui participeraient à la tenue du vote. Le directeur d'une école qui devait servir de bureau de scrutin a été kidnappé. Un représentant d'un candidat d'extrême droite a été enlevé dans un des districts électoraux de Donetsk. Un bureau électoral a été mis à feu avec des cocktails Molotov.

«Ça arrive presque tous les jours. La Russie veut nous empêcher d'avoir un président légitime», dénonce Sergueï Popov. Son espoir? «Une élection sans morts.»

Dans les circonstances, les principaux candidats à la présidentielle n'ont mené aucune campagne dans la région. Exception faite d'immenses affiches surplombant les rues, c'est comme si cette élection se passait dans un autre pays.

Un immense point d'interrogation pèse donc sur le vote de demain: quel pourcentage d'électeurs du Donbass auront la possibilité de participer au choix de leur président? Avec ses 7 millions d'habitants, le Donbass représente 15% de la population ukrainienne. Et deux jours avant le scrutin, pas un seul d'entre eux n'est sûr de pouvoir voter.

Pour parer à cette incertitude, le gouvernement ukrainien a adopté, fin avril, une loi soustrayant le scrutin aux dispositions prévues par la Constitution. Légalement, l'élection sera valide même si aucun bulletin de vote n'est validé dans le Donbass.

Est-ce bien démocratique? «Malheureusement, nous n'avions pas vraiment le choix. C'était ça ou ne pas avoir de président», résume Sergueï Popov.

L'enjeu

Pendant que les rebelles sécessionnistes cherchent à saboter l'élection, l'homme d'affaires Petro Porochenko jouit d'une telle avance sur ses adversaires qu'il pourrait être élu dès le premier tour.

Les sondages lui accordent plus de 45% des voix et dans certains cas, il dépasse le seuil de 50%. Sa plus proche rivale, Ioulia Timochenko, complètement discréditée par ses années au pouvoir, se classe sous les 10%. Dix-neuf autres candidats se partagent le reste des intentions de vote.

Mais Petro Porochenko n'est pas non plus sans tache. Ce diabétique qui a fait fortune, ironiquement, dans la fabrication de chocolat possède aussi la chaîne de télévision 5, qui a soutenu le mouvement de protestation à Kiev l'hiver dernier. Le milliardaire a joué un rôle-clé dans la Révolution orange de 2004, mais il a aussi tiré les ficelles des conflits internes qui ont paralysé le gouvernement issu de ce soulèvement populaire, déplore Serhiy Kudelia, spécialiste de l'Ukraine à l'Université Baylor, au Texas.

Par la suite, il a été ministre dans le gouvernement de Viktor Ianoukovitch - qui a fui le pays en février - et ses détracteurs lui reprochent de manger à tous les râteliers. «C'est un ambitieux et un opportuniste», dit Serhiy Kudelia.

Dans l'Est, la candidature de Porochenko ne suscite pas l'ombre d'un élan d'enthousiasme. «Il fera la même chose que les autres, il va tout s'accaparer jusqu'à ce qu'il devienne un nouveau tsar», dit le député Roman Kovalenko.

À peine 4,4% des Ukrainiens considèrent qu'il est honnête, selon un sondage cité par le Kiyv Post, qui qualifie Petro Porochenko de politicien «intelligent et doué».

Pendant la campagne électorale, Petro Porochenko a menacé de poursuivre la Russie devant les tribunaux internationaux et de signer un accord d'adhésion à l'Union européenne dès son arrivée au pouvoir.

Mais le principal défi du «roi du chocolat» ukrainien sera de stopper la violence qui gagne l'Est du pays. Et qui risque de le faire éclater en morceaux.

Pro-ukrainiens persécutés

Quand les premières manifestations ont commencé sur la place de l'Indépendance à Kiev, en novembre, Sergueï Popov a fait sa valise et il est allé rejoindre les protestataires.

Des manifestations pro-européennes se déroulaient alors sporadiquement à Donetsk, mais elles ne rejoignaient qu'une cinquantaine de manifestants. Et Sergueï Popov voulait être au coeur de l'action.

Quand les sécessionnistes prorusses ont pris d'assaut les rues de Donetsk, en mars, avec leurs rassemblements devant l'immense monument de Lénine, Sergueï Popov et ses amis ont commencé à organiser des contre-manifestations qui pouvaient attirer quelques milliers de personnes. Cette fois, il ne s'agissait pas de faire tomber un gouvernement, mais de sauver le pays de l'éclatement.

Manifestation interdite

Puis, le 30 mars, la ville a interdit une manifestation pro-ukrainienne, sous prétexte qu'elle aurait lieu le même jour qu'un rassemblement prorusse, et que ça pouvait provoquer des étincelles. «Nous étions dangereux, mais pas eux», soupire Sergueï, selon qui cette décision montre de quel côté penche la mairie.

Au fil des jours, les tensions se sont attisées. Et il est devenu de plus en plus dangereux de défendre l'unité de l'Ukraine à Donetsk. Des amis de Sergueï ont été tabassés, d'autres ont reçu des menaces ou se sont fait dévaliser. Lui-même a eu droit à des courriels haineux, du genre: «On va te trouver, espèce de fasciste, et on te réglera ton compte.»

Sergueï Popov appartient à la communauté ukrainienne, minoritaire à Donetsk. Un jour qu'il parlait ukrainien au téléphone dans un autobus, il a vu un homme le dévisager avec hostilité. Deux types arborant le ruban rayé de Saint-Georges, insigne impérial russe par lequel s'identifient les rebelles prorusses, sont montés dans l'autobus. L'homme leur a fait signe en pointant Sergueï du doigt: «C'est un fasciste, il parle ukrainien.»

L'incident n'est pas allé plus loin, mais clairement, les tensions ethniques s'exacerbent dans le Donbass. Résultat: les militants pro-européens et pro-

ukrainiens quittent massivement la région. Sergueï croit qu'environ 3000 d'entre eux ont mis le cap à l'est. D'autres sources évoquent un exode de 15 000 personnes.

Mais Sergueï Popov a 30 ans, pas d'enfants, et il s'accroche. Pas question de partir: «Je dois rester ici, défendre mon pays.»

Du moins, pour l'instant.




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