Le «Che Guevara» de la Tunisie

À Sidi Bouzid, le nom de Mohamed Bouazizi... (Photo AFP)

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À Sidi Bouzid, le nom de Mohamed Bouazizi est synonyme de héros et de martyr.

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Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale
La Presse

(Sidi Bouzid, Tunisie) Ne cherchez pas la ville de Sidi Bouzid dans un guide touristique de la Tunisie, vous ne la trouverez pas. Jusqu'à tout récemment, cette ville du centre du pays n'avait rien à offrir aux touristes, qui viennent dans le pays du Maghreb pour ses plages. Mais c'était avant qu'elle ne devienne le foyer de la première révolution démocratique du monde arabe. Visite d'un tout nouveau lieu de pèlerinage et rencontre avec la famille de Mohamed Bouazizi, héros tragique de cette révolution.

Il est facile de repérer la maison des Bouazizi à Sidi Bouzid. Il s'agit de demander à l'un des jeunes hommes qui font le pied de grue par centaines sur la place principale de cette petite ville de quelque 50 000 habitants. À les entendre, ils sont tous le voisin ou le cousin de la famille. On peut aussi suivre les rutilants 4x4 qui s'enfoncent dans le quartier poussiéreux.

Il y en a justement trois garés devant la petite maison blanche cachée derrière un mur tout aussi blanc. Al-Jazira est déjà sur place. Une chaîne de télévision française s'impatiente.

Depuis un mois, les voisins regardent, les yeux écarquillés, les ministres tunisiens, les figures de proue de l'opposition et les journalistes étrangers débarquer devant la modeste demeure des Bouazizi. La famille se compose d'une maman aux traits tirés, de trois jeunes femmes qui portent le hidjab et de trois garçons.

L'histoire de Mohamed

Jusqu'à tout récemment, ils étaient huit. Le chef du clan s'appelait Mohamed. Orphelin de père à 3 ans, le jeune Tunisien aux cheveux frisés a dû très tôt devenir l'homme de la maison. «Il avait 10 ans quand il a commencé à vendre des fruits et légumes. Il allait à l'école en même temps», raconte sa soeur Samira, étudiante de 19 ans aux yeux tristes.

À 26 ans, même s'il avait terminé ses études au lycée, Mohamed vendait encore des fruits et des légumes. Des carottes, des tomates, des oignons. Grâce à son travail, il rapportait 50 dinars à la maison chaque semaine. L'équivalent de 30$. À peine assez pour nourrir tout le monde. «Il nous disait: «Moi, je travaille; vous, vous finissez vos études»», relate Samira.

Le 17 décembre dernier, il a été interpellé par une agente municipale. Rien de bien neuf. Il en avait l'habitude. Les autorités de la ville le taxaient sans cesse, raconte sa famille. L'agente voulait confisquer sa marchandise sous prétexte qu'il n'avait pas de permis. Quand Mohamed a rouspété, elle l'a giflé. Sans le savoir, elle venait de mettre en marche une révolution.

Sans le dire à personne, Mohamed a acheté un bidon d'essence comme on en trouve partout sur le bord des routes à Sidi Bouzid. Il se l'est versé sur la tête. Et il a craqué une allumette. Du coup, il a été l'étincelle dans un baril de poudre.

S'acheter un boulot

Le jour même, les manifestations ont commencé. Tous les jeunes chômeurs qui, comme aujourd'hui, flânaient dans la rue principale de cette bourgade située à plus de 250 km de la capitale ont laissé éclater leur colère.

Dans cette région du centre de la Tunisie, l'économie est basée sur la culture des olives, des figues de Barbarie et des légumes, sur l'élevage de bétail et sur le commerce au détail. On estime que 40% des jeunes y sont au chômage, et ce, même si une bonne partie d'entre eux ont des diplômes. La situation est particulièrement précaire depuis l'an dernier, alors que la sécheresse s'est abattue sur la province déjà mal en point.

Désespérés, la plupart des jeunes sont prêts à n'importe quoi pour décrocher un boulot. Ils racontent que les autorités corrompues avaient pris l'habitude de vendre les emplois. Le prix pouvait varier entre 5000 et 20 000 dinars tunisiens, soit de 3500$ à 14 000$. Une fortune dans un pays où le salaire minimum est de 150$ par mois.

Lorsqu'ils se sont mis en marche, les manifestants de Sidi Bouzid dénonçaient non seulement le manque d'emploi, mais aussi le sous-développement de leur région, la corruption et le mépris dont ils se sentaient quotidiennement victimes sous le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali.

»Encore une gifle»

Leur ras-le-bol a vite eu des échos dans le reste du pays. Les villes voisines, Kasserine et Tala, ont été parmi les premières à s'embraser. À la fin du mois de décembre, la capitale s'est jointe au mouvement.

Désemparé devant cette vague de contestation, le président, qui menait le pays d'une main de fer depuis 23 ans, a essayé de calmer le jeu. Il a visité les Bouazizi et invité la mère du jeune immolé à le visiter.

Mais quand, dans un deuxième discours diffusé à la télé, Ben Ali a annoncé qu'il sévirait contre les manifestants, il a perdu les rênes de son pays, estiment les jeunes de Sidi Bouzid qui ont été au coeur de la révolte. «Encore une gifle, et on en a trop reçu», lance Nasser, un jeune chômeur.

Mohamed Bouazizi n'est pas le seul à avoir laissé sa vie dans la vague de contestation. Un nouveau rapport de l'ONU estime qu'au moins 100 personnes sont mortes dans les événements qui ont secoué la Tunisie. La plupart ont été tuées par les forces policières. Le pays observe actuellement trois jours de deuil en leur mémoire.

Les habitants de Sidi Bouzid ont laissé éclater leur joie lorsque, le 14 janvier, ils ont appris que Ben Ali avait quitté le pays avec sa femme. Leur David, Mohamed Bouazizi, mort de ses blessures le 4 janvier, venait de gagner contre Goliath. «Mohamed est le symbole de la révolution, c'est notre Che Guevara», lance avec enthousiasme Sofian Dhouibi, qui a été de presque toutes les manifestations depuis un mois.

Depuis ce que les jeunes de Sidi Bouzid appellent «leur révolution», Sofian et ses compagnons se sont emparés d'un monument à la gloire de l'ancien régime. Ils ont remplacé la photo de Ben Ali par celle de Mohamed Bouazizi. À longueur de journée, ils scandent son nom.

Discrète, la soeur du défunt ne cache pas que l'attention que reçoit sa famille depuis la mort de son frère est difficile à vivre, bien que nécessaire. Elle espère que la région de Sidi Bouzid deviendra une priorité pour le nouveau gouvernement et que ce dernier combattra, dans la «nouvelle Tunisie», le système corrompu qui a plongé son frère dans le désespoir.

«Je veux que la mémoire de mon frère soit reconnue, dit-elle, alors que des larmes lui montent aux yeux. Je ne veux pas que son sang ait coulé pour rien. Si on essaie encore de nous priver de nos droits, je suis capable de m'immoler demain.»

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