Oscars: perruque, fausses dents, sous-marin et politique

Aux quelque 400 membres de l'Académie, Denis Villeneuve a... (PHOTO CHRIS DELMAS, AFP)

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Aux quelque 400 membres de l'Académie, Denis Villeneuve a présenté samedi le film Toni Erdmann de Maren Ade. En plus de montrer une facette de sa personnalité un peu plus méconnue, le réalisateur québécois a mis sa fille Salomé dans le coup.

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(LOS ANGELES) C'est aujourd'hui le grand jour. Compte tenu du contexte particulier dans lequel elle a lieu cette année, on s'attend à ce que la cérémonie soit ponctuée de messages à caractère politique. Cela n'empêche toutefois personne de s'amuser. À commencer par Denis Villeneuve.

Les circonstances de la vie forcent parfois les gens à être créatifs. C'est ce qui est arrivé à Denis Villeneuve à la faveur d'une réception organisée en l'honneur des films sélectionnés dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère.

Le cinéaste québécois était particulièrement honoré de présenter aux quelque 400 membres de l'Académie réunis pour l'occasion l'excellent film de Maren Ade, Toni Erdmann. Il y a six ans, le grand directeur photo Roger Deakins, qui a signé les images de trois des quatre films américains du cinéaste québécois, avait tenu le même rôle en présentant l'un des films finalistes qui l'avait particulièrement impressionné : Incendies.

« C'était ma toute première rencontre avec Roger, racontait samedi Denis Villeneuve au cours d'un entretien accordé à deux médias montréalais, dans un hôtel de Beverly Hills. C'est là que tout a commencé. Cet événement revêt un caractère très important à mes yeux. »

Important au point que, peu importent les circonstances, le cinéaste se devait d'y être. Atteint par un mauvais virus, qui l'a rendu assez malade, il a changé le scénario prévu. Et il a mis dans le coup sa fille Salomé, âgée de 20 ans.

« Je ne savais plus quoi faire tellement je n'avais plus de voix, a-t-il expliqué. J'ai regardé ma fille et je me suis dit qu'il serait peut-être amusant de recréer avec elle sur scène la dynamique qu'on retrouve dans Toni Erdmann. J'ai commencé seul, en suscitant un malaise parce que je ne pouvais plus continuer ma présentation, et j'ai demandé à ma fille de la faire à ma place. On l'a réécrite afin qu'il y ait des passages humiliants. J'ai porté la perruque, les fausses dents, bref, ça a été un succès total. J'étais heureux qu'elle accepte de le faire. Elle n'a pas d'ambitions de comédienne, mais elle a été très bonne ! »

DÉNONCER L'EXCLUSION

Compte tenu du climat qui règne aux États-Unis actuellement, cette parenthèse humoristique était fort bienvenue, surtout pour les candidats venus d'ailleurs. En lieu et place de son party habituel, l'agence United Talent Agency a décidé d'organiser plus tôt dans la journée une manifestation pour soutenir la liberté d'expression et dénoncer toute forme d'exclusion. Cet événement, auquel a notamment participé Jodie Foster, fut en outre marqué par la diffusion d'un message vidéo d'Asghar Farhadi. Le cinéaste iranien, en lice grâce à son film The Salesman (Le client), boycotte la cérémonie à cause du décret migratoire empêchant les ressortissants de sept pays à majorité musulmane, dont l'Iran, d'entrer sur le territoire américain.

Dans une lettre ouverte, les six cinéastes en lice (Tanna, film australien, est une coréalisation) ont dénoncé « le climat de fanatisme et de nationalisme » qui règne en ce moment.

« On a vraiment le sentiment que l'Amérique est divisée en deux mondes et que ces deux mondes ne se parlent plus. C'est difficile de célébrer dans un climat politique aussi malsain. C'est même un peu absurde. »

- Denis Villeneuve

« Ici, en Californie, on a l'impression d'être dans un pays à part. Le sentiment anti-Trump est tellement fort qu'un mouvement réclame maintenant l'indépendance de l'État ! J'avoue qu'il fait bon être canadien, ces temps-ci. J'ai l'impression qu'on n'a jamais été aussi respectés et admirés ! », poursuit Denis Villeneuve. 

Le cinéaste s'attend à une soirée politiquement assez chargée. Il reste toutefois bien conscient qu'une bonne partie de la population préférera aller voir ailleurs. Et qu'on prêchera probablement aux convertis.

« Je ne sais pas si ça peut vraiment changer quelque chose, mais c'est quand même bon de galvaniser les troupes. Dans ces occasions-là, je me demande toujours si, en tant que Canadien, je me permettrais un commentaire si je devais avoir l'occasion de monter sur scène. Tout ça relève de la politique américaine, mais en même temps, ça se répercute dans le monde entier. »

LES MÊMES RACINES

La préparation et le tournage d'Arrival mis à part, Denis Villeneuve a eu peu souvent l'occasion de passer du temps chez lui au cours des dernières années. Même s'il garde un lien indéfectible avec le Québec, force est de constater que son parcours exceptionnel l'amène ailleurs et pour encore longtemps.

« Grâce aux témoignages que je reçois, je peux mesurer un peu le sentiment de fierté que les Québécois ressentent à mon égard et j'en retire beaucoup de joie. Je sais qu'une soirée spéciale est organisée à Gentilly [son lieu de naissance] ce soir, à laquelle assistera ma famille. Ça me touche beaucoup. »

- Denis Villeneuve

« Physiquement, j'ai l'impression d'être descendu dans un sous-marin il y a quatre ans, pour y faire du cinéma sans m'arrêter, et de ressortir seulement maintenant. Mais je suis le même homme. Comme ça s'est bien passé avec les trois films américains que j'ai faits, je peux maintenant dire que je suis plus installé ici, même si mon port d'attache reste Montréal. Je sens que mon rapport de force avec l'industrie du cinéma américain a changé radicalement. Mais on ne peut jamais rien tenir pour acquis ! »

SOUS LE RADAR

Le réalisateur d'Arrival, un film qui est en lice dans huit catégories ce soir (dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation), préfère aussi être « sous le radar ». Parce que c'est sa nature.

« Je suis plus calme à l'idée de ne pas être le favori, dit-il. En tant qu'être humain, je trouve ça le fun d'avoir des rêves et de ne pas tous les réaliser immédiatement. Je me demande toujours comment Xavier [Dolan] fait pour avoir tout, tout de suite ! Je le regarde aller, et je trouve ça hyper impressionnant ! »

LE POINT SUR DUNE

Récemment, il fut annoncé que Legendary Pictures, détenteur des droits du roman culte de Frank Herbert, Dune, avait retenu les services de Denis Villeneuve pour une prochaine adaptation cinématographique qui se déclinerait en une série de films. Qu'en est-il au juste ?

« J'ai signé pour un film, avec la possibilité d'en faire d'autres ensuite, indique le cinéaste. Mais nous n'avons même pas encore eu un meeting pour en discuter. Il n'y a rien d'écrit. Un scénariste a été approché, mais tout cela est encore en négociation. De mon côté, je ne veux pas entrer en préproduction tout de suite à l'automne. J'ai besoin de réfléchir, de me reposer. On en discutera après les Oscars, et après que j'aurai présenté ma version de Blade Runner 2049 aux producteurs, ce que je devrais faire bientôt. »

BLADE RUNNER 2049 : UN DIRECTOR'S CUT ?

La suite du célèbre film de Ridley Scott, qui sortira le 6 octobre, est sans contredit l'un des films les plus attendus de 2017. S'il n'a pas l'autorité sur le montage final de cette superproduction, Denis Villeneuve n'en garde pas moins l'autorité « morale ».

« Je n'avais pas droit au final cut pour Prisoners ni Sicario, mais, dans les deux cas, les producteurs n'ont pas retouché ma version du tout. J'avais le final cut pour Arrival, mais finalement, je me rends compte que tout ça ne veut rien dire. Cette clause est comme un contrat de mariage. C'est là uniquement pour les cas où ça merde. Si t'en es rendu à devoir sortir ton contrat pour revendiquer ton final cut, c'est que ça va vraiment mal. L'important, c'est la relation de confiance entre les producteurs et le réalisateur. Ce sont ceux avec qui j'ai travaillé pour Prisoners qui produisent Blade Runner 2049. Pour l'instant, tout va très bien ! »

ARRIVAL EN QUELQUES DATES

Entre l'annonce d'un nouveau projet de cinéma et sa concrétisation, un long parcours, souvent échelonné sur plusieurs années, attend ses artisans. C'est le cas d'Arrival de Denis Villeneuve, huit fois sélectionné à la 89e cérémonie des Oscars de ce soir.

1998

Ted Chiang, auteur américain de science-fiction, publie Story of Your Life. L'oeuvre remporte plusieurs prix, dont le Nebula Award de la meilleure nouvelle, et est finaliste aux Hugo Awards dont les plus célèbres lauréats se nomment Frank Herbert, Isaac Asimov et Arthur C. Clarke.

16 JANVIER 2014

The Hollywood Reporter annonce que Denis Villeneuve réalisera une adaptation de Story of Your Life et que le scénario sera signé Eric Heisserer.

2 AVRIL 2014

Deadline.com annonce que la comédienne Amy Adams sera la vedette principale du film de Denis Villeneuve. Dans un courriel envoyé à La Presse, ce dernier confirme la nouvelle.

14 MAI 2014

À l'ouverture du marché du film du Festival de Cannes, Paramount annonce avoir acquis les droits de distribution du film pour l'Amérique du Nord et la Chine pour 20 millions de dollars. Quelques jours plus tard, Sony Pictures Worldwide acquiert les droits pour le reste de la planète.

4 FÉVRIER 2015

Le Journal de Montréal annonce que Story of Your Life sera tourné au Québec. Une bonne partie du travail sera réalisée dans le secteur de Saint-Fabien, dans le Bas-Saint-Laurent. Quelques scènes seront tournées à Montréal.

16 JUIN 2016

Paramount annonce que le film porte maintenant un nouveau titre, Arrival, et que sa sortie en salle aura lieu le 11 novembre.

1er SEPTEMBRE 2016

Première mondiale du film à la Mostra de Venise. Amy Adams et Jeremy Renner foulent le tapis rouge. En raison du tournage de Blade Runner 2049, Denis Villeneuve est retenu à Budapest.

11-13 NOVEMBRE 2016

À son premier week-end en salle sur le territoire nord-américain, le film récolte un peu plus de 24 millions de dollars au box-office. Cette somme atteint près de 99 millions le 9 février 2017, selon le site spécialisé Mojo.

11 DÉCEMBRE 2016

Arrival remporte deux prix, meilleur film de science-fiction ou d'horreur et meilleur scénario adapté, aux Critics' Choice Awards, premier grand gala de la saison, tenu à Los Angeles. Il était finaliste dans 10 catégories.

24 JANVIER 2017

Arrival obtient huit sélections aux Oscars, entre autres dans les catégories du meilleur film et du meilleur réalisateur. Denis Villeneuve a toutefois une petite déception : Amy Adams, en lice comme meilleure actrice dans la majorité des galas, n'est pas parmi les finalistes.

12 FÉVRIER 2017

Aux BAFTA, les Oscars britanniques, Arrival, sélectionné dans neuf catégories, remporte un prix (meilleur son).

- André Duchesne




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