Critique
Roche Papier Ciseaux : le mélange des genres
Luc Boulanger
Roche Papier Ciseaux de Yan Lanouette Turgeon mélange tellement les genres qu'il s'avère difficile de lui coller une étiquette. Fresque surréaliste? Drame loufoque? Suspense parodique? Western québécois à la sauce asio-italo-autochtone? Turgeon parle plutôt d'une «fable noire» qui se passe dans un Québec à la fois moderne, exotique, métissé... et très nostalgique.
Le titre du film d'ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois fait référence aux triades de la mafia chinoise, mais aussi aux trois protagonistes que le destin réunira pour le meilleur et pour le pire.
Boucane (Samian, effacé, mais juste pour son baptême d'acteur), un autochtone orphelin, représente la roche. Il décide de quitter le Grand Nord pour refaire sa vie à Montréal. Sur sa route, il va croiser Norm (Roger Léger, excellent), un ex-détenu qui exécute des jobines pour la pègre. Le papier colle à Lorenzo (Remo Girone, très crédible), un ferrailleur italien qui recycle journaux, canettes et autres vieilleries en caressant le rêve de revoir l'Italie avec sa femme mourante. Puis, les ciseaux sont liés à Vincent - Roy Dupuis, pas son meilleur rôle... -, un médecin radié de sa profession qui collabore avec la mafia chinoise dans l'espoir de régler ses dettes et de s'occuper de sa future famille.
Pour son premier long métrage, le réalisateur formé à l'INIS a fait un pari fort ambitieux, en voulant transposer cette macédoine cinématographique et culturelle. Il le gagne à moitié.
Le cinéaste nous transmet son amour du 7e art à travers sa réalisation riche et soignée. Il sait bien diriger ses acteurs, d'autant plus que sa distribution est atypique - une star, un rappeur et un acteur de théâtre italien... Par contre, son écriture est moins maîtrisée. Le scénario - coécrit avec André Gulluni - souffre de longueurs, de diversion et d'incohérences (des personnages pas assez étoffés qui arrivent, disparaissent et reviennent sans explications).
Les multiples histoires de ce film ne s'imbriquent pas toujours bien les unes dans les autres. Comme si le cinéaste avait fondu trois courts métrages en un long métrage. Puisque le scénario avance à pas de tortue, certains plans s'étirent pour rien.
Quelque chose tourne à vide dans l'univers surréaliste et insolite de Roche Papier Ciseaux. À la fin, on ne comprend pas pourquoi ces hommes s'amusent à jouer avec leur destin. Ni de quoi est tissé l'étoffe de leurs rêves. Dommage.
* * 1/2
Roche Papier Ciseaux. Film noir de Yan Lanouette Turgeon. Avec Roy Dupuis, Roger Léger, Samian, Remo Girone. 1h57.
Roche papier ciseaux: jeu gagnant
Éric Moreault
Celui-là, on ne l'a pas vu venir. Pourtant, Yan Lanouette Turgeon signe un film ludique et maîtrisé avec Roche papier ciseaux. Ce premier long métrage s'avère une très belle surprise de la rentrée d'hiver, un drame ambitieux où les destins séparés de trois hommes fort différents vont finir par s'entrechoquer par le plus grand des hasards et pour le plus grand plaisir des spectateurs.
Boucane (Samian), un jeune Amérindien, quitte sa réserve de l'Abitibi pour la grande ville. À cet endroit, Lorenzo (Remo Girone), un retraité qui vend ses trouvailles au ferrailleur, s'use la vie à vouloir amasser l'argent qui permettra à sa femme et lui de regagner l'Italie pour y mourir. Vincent (Roy Dupuis), un médecin radié, tente de s'affranchir de l'emprise de son nouvel employeur: la pègre chinoise.
Roche papier ciseaux a le mérite de transporter le spectateur dans des territoires moins connus: le Québec du Nord avec ses petits motels de passe et ses restos graisseux, mais aussi le monde glauque des Triades. Surtout, il présente trois personnages prêts à vendre leur âme au diable pour améliorer leur sort dans lequel ils ont perdu la foi. Un désir terriblement humain où chacun peut se reconnaître.
Il est étonnant de voir, pour un premier film, une telle maîtrise dans la réalisation. D'autant que Yan Lanouette Turgeon propose un scénario ambitieux où il mène de front trois histoires sans égarer le spectateur, ni perdre son temps en détails inutiles. Roche papier ciseaux est porté par un réel souffle, sans véritable temps mort malgré sa durée (deux heures).
Le réalisateur a volontairement adopté un ton décalé, avec un formidable humour qui désamorce certaines situations dramatiques. Ce qui donne parfois des scènes d'anthologie, notamment celle où le pégreux Normand s'enfile une prostituée sur une chaise qui grince. C'est hilarant et, en même temps, ça sert de contrepoint à une situation intense. Et ça marche. Sans parler de l'originalité de certaines séquences. Comme ce jeu létal avec une roulette remplie de pilules que quatre participants sont forcés d'avaler quand le sort ne tourne pas pour eux.
Il s'est aussi inspiré de l'esthétique des westerns, qui mise sur les regards et les silences pour maintenir la tension du film avec beaucoup de bonheur.
Malgré son petit aspect surréaliste, le film souffre de ses invraisemblances. Bien sûr que le ton permet de beurrer épais, mais certains éléments sont tellement exagérés qu'on finit par en être agacé (comment Vincent et Lorenzo peuvent-ils se retrouver sur le bord de la rivière au même moment? Ce n'est plus du hasard, c'est arrangé avec le gars des vues).
On laissera au spectateur le plaisir de découvrir ce qui relie les trois personnages à chacun des éléments du jeu de roche, papier, ciseaux. Et celui de la révélation des principaux éléments de l'audacieux scénario de Lanouette Turgeon et d'André Gulluni.
Il va falloir avoir Yan Lanouette Turgeon à l'oeil. Ce premier essai, original et personnel, annonce de belles choses.
* * * 1/2
Roche papier ciseaux. Genre: drame. Réalisateur: Yan Lanouette Turgeon. Acteurs: Roy Dupuis, Remo Girone, Samian et Roger Léger. Classement: 13 ans. Durée: 1h57.
On aime: l'originalité du ton, la bande sonore.
On n'aime pas: les invraisemblances.
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