Les deux facettes d'Allan Théo

Marie Bernier
La Presse

Été 1999. Un air latin racontant les tribulations d'une certaine Lola ensoleille les ondes radio. Le succès du Français Allan Théo est devenu un plaisir coupable, de ceux qui emplissent encore d'une seule voix les bars à karaoké. Une nostalgie que le chanteur de 45 ans exploite sans complexe, tout en explorant des contrées artistiques plus obscures, où il a touché au métal et même au porno. Entrevue en deux temps.

CÔTÉ SOLEIL

On ne lui en voudrait pas de vouloir passer à autre chose. De refuser poliment de revenir sur la chanson à laquelle il demeure associé depuis sa sortie, il y a pratiquement 20 ans. D'essayer de quitter Lola, une fois pour toutes.

Mais Allan Théo assume. Tant ses débuts d'idole suave d'avant l'an 2000 que les détours carrément casse-gueule que sa carrière a empruntés par la suite.

«J'avais tellement besoin qu'on m'aime, de réussir, d'être considéré comme un artiste», amorce le chanteur, rencontré lors d'un récent passage à Montréal pour participer à l'émission En direct de l'univers. Élevé à Grenoble, Allan Théo se prédestinait à la musique jazz. C'est pourtant la pop et les rythmes latins qui feront de lui une star. Au Québec seulement, son premier album, Emmène-moi, se vendra à plus de 100 000 exemplaires.

L'idole «automarketée»

En entrevue, Allan Théo se remémore la «tourmente médiatique» qui a accompagné ce succès soudain.

«À l'époque d'Emmène-moi, j'avais quand même 27 ans et je devais m'adresser à des adolescentes, voire des préadolescentes. Alors je n'allais pas parler [publiquement] de sexe, évidemment, ou de la mort. C'était "la vie est belle", sauf que ma vie, ce n'était pas ça. [...] Je rencontrais des femmes qui avaient 27 ans, en pleine possession de leurs moyens et de leur corps, et c'était "Olé! Viva la vida!" Il y avait donc un décalage entre ce que je vivais et ce que j'exprimais.»

Même s'il s'y reconnaissait peu, l'artiste a tenté de correspondre à l'image lisse qui tapissait les chambres des jeunes filles.

«Tu veux tellement que ça fonctionne que tu calcules tout au millimètre près. Tu deviens une sorte de stratège de ta propre vie: je vais m'habiller comme ça, me coiffer comme ça, dire que je suis célibataire alors que ce n'est pas vrai...»

«Je me suis automarketé», résume-t-il.

Évidemment, le jeune chanteur qu'il était s'éclatait sur scène, même s'il aurait opté pour une autre partition. Mais la machine promotionnelle laissait peu de temps à la musique, constate-t-il. «Surtout en France. À la télé, c'est du playback [lip-synch], tu ne chantes pas.»

Et Lola alors? L'amante insatiable de la chanson a-t-elle existé? «Oui, elle habite en Argentine. Quand je lui ai envoyé les paroles en espagnol pour qu'elle les corrige, son mec n'était pas vraiment content», s'esclaffe-t-il.

«Que du bonheur»

Le chanteur débite son histoire sans amertume apparente. Son immense popularité aura duré le temps d'un album. Dans les années qui ont suivi, Allan Théo a eu tout le loisir d'explorer différentes sphères de sa liberté, sous des projecteurs plus tamisés.

Et depuis deux ans, il renoue avec ses débuts avec Génération Boys Band, spectacle hommage aux années 90 qu'il présente en France avec deux anciens des groupes 2B3 et G-Squad.

Le trio ne fait plus les stades d'antan, mais Allan Théo assure qu'il n'en retire «que du bonheur».

«On a tous vendu des millions, on est tous connus. On est dans une sorte de décontraction qui me fait un bien fou, car ça me permet de renouer avec Allan Théo comme il était, mais avec de l'humour.»

Et lorsqu'il sort de scène après avoir exécuté des chorégraphies à la Backstreet Boys, il peut se consacrer au projet qui le passionne: The Stern.

CÔTÉ SOMBRE

Difficile d'imaginer plus étonnante transformation. Allan Théo, celui que les médias qualifiaient de «Ricky Martin français» à la fin des années 90, a retourné sa veste. Et manifestement, la doublure était en cuir, criblée de studs.

Le chanteur est aujourd'hui le pilier central du groupe The Stern, alliage d'électro, d'arrangements symphoniques et de rock. Sur les premiers extraits, l'ancien chanteur de charme fait entendre une voix hargneuse, principalement en anglais.

«C'est vraiment un concentré d'énergie, un instantané, une décharge de soulagement», décrit Allan Théo. Il lui aura fallu deux ans et demi pour composer l'enveloppe orchestrale seul sur son ordinateur, «un travail de dingue».

Le contraste avec son répertoire plus connu, Lola, Soñar et compagnie, est frappant. Mais le chanteur assure que son intention avec The Stern n'était pas de casser son image. «Je crois que ça fait longtemps que l'image a pris de bonnes claques dans la tronche», rigole-t-il.

Et comment. Alors qu'il était retombé dans l'anonymat dans la trentaine, Allan Théo s'était résolu à prendre un emploi «au bas de l'échelle dans une banque». L'expérience lui inspirera un album tendance métal, créé grâce au financement participatif, sur lequel l'ex-idole se risque au screaming, chant guttural propre au genre.

Jusqu'au porno

Ses vidéoclips osés lui vaudront d'être contacté par un salon érotique. Et voilà que pendant plusieurs années, le chanteur a fait la tournée des salons érotiques français, où il terminait son spectacle entièrement nu. Fasciné par la sexualité, Allan Théo a même tourné dans un film explicitement pornographique avec sa femme et la soeur jumelle de celle-ci.

Ce nouveau tournant a créé une certaine commotion chez ses anciennes admiratrices. Mais Allan Théo ne regrette pas cette incursion dans le XXX. «Parce que, honnêtement, je ne vois pas ce qui peut me faire peur aujourd'hui», relève-t-il.

«Dans The Stern, il y a moi tel que je suis, mais surtout des tas de peurs transgressées, des tas de freins et de barrières qui sont tombés, explique-t-il. Mais j'ai dû d'abord savoir de quoi j'étais fait, et pour cela, explorer des choses qui étaient assez extrêmes.»

«Ce qui m'habite peut être assez extrême. [...] Il y a des choses qui sont sombres, des choses qui sont violentes, qui sont fortement érotiques.»

Le chanteur a donc été «très étonné» de recevoir l'offre du spectacle Génération Boys Band, étant «allé dans le rock dans des choses assez fortes, qui étaient éloignées de l'image très léchée et gentillette - sans être péjorative - des boys bands».

Le plus étonnant réside peut-être dans l'aisance avec laquelle il combine les plaisirs coupables de Génération Boys Band et le «côté tribal» de The Stern. Le petit ami idéal et l'artiste imprévisible...

Et lui, Allan Théo, a-t-il des plaisirs coupables? Les sucreries, répond-il avec empressement. Il jure qu'il peut dévorer un gâteau pour 12 personnes. Mais ce n'est pas tout. «J'adore, adore, adore explorer les fantasmes féminins. Ce sont des univers tellement riches avec ce petit côté inavouable...» 

Encore une fois, un côté bon enfant, un côté énigmatique.




Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer