Koriass: parole d'homme

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Le rappeur Koriass au numéro d'ouverture du dernier gala de l'ADISQ

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Koriass a entrepris il y a deux semaines L'Osstidtour avec Brown et Alaclair Ensemble. Le rappeur de 32 ans, dont on a beaucoup salué la prise de parole sur le viol, est devenu la principale tête d'affiche du rap québécois. Discussion sur le rap, la misogynie et le «mansplaining».

Marc Cassivi: En matière de hip-hop, le Québec est décalé. L'intérêt pour le rap est énorme chez les jeunes, mais reste quasi absent de la radio. On t'a vu à peu près 30 secondes au gala de l'ADISQ. Est-ce que le rap est condamné à la contre-culture au Québec?

Koriass: Je ne sais pas s'il est condamné, mais c'est vrai que c'est encore ça. Si j'ai été invité à Tout le monde en parle, ou que Dead Obies a été invité à Tout le monde en parle, c'est clairement pas juste pour notre musique, mais parce qu'on incarne autre chose. Moi, c'était pour mes prises de position féministes. Dead Obies, pour leur controverse sur la langue. Est-ce qu'on va inviter un artiste rap dans une émission de télé grand public juste pour sa musique un jour? Je l'espère. Il y a de plus en plus d'ouverture, mais il y a toujours une incompréhension de ce qu'est le rap. Ça fait partie du problème.

Marc Cassivi: Pourquoi, tu penses?

Koriass: Le rap est souvent une musique révoltée. Et les gens ramollissent en vieillissant. Je n'ai pas du tout l'intention de ramollir en vieillissant, bien au contraire. Je me compare bien humblement avec [l'humoriste] George Carlin, qui en vieillissant est devenu de plus en plus enragé et cinglant. Je trouve ça dommage qu'en vieillissant les gens perdent leur révolte.

Marc Cassivi: Il y a quelque chose d'absurde dans le fait d'envisager le rap en 2016 comme une forme de musique émergente au Québec alors que ça fait des décennies que ça existe. Les médias ont trop peur de l'image et des messages que le rap véhicule, selon toi?

Koriass: C'est sûr que les diffuseurs radio sont un peu frileux quand il est question du rap parce qu'ils ne veulent pas perdre leur public. Moi, quand j ai commencé à écouter du rap, j'avais 12 ou 13 ans. J'écoutais Dubmatique et les premiers rappeurs québécois. Un des premiers que j'ai entendus, c'est KCLMNOP avec la chanson Ta yeule, qui était numéro 1 au 6 à 6 de CKOI. Je l'enregistrais sur cassette. C'est drôle l'évolution du rap québécois: il y a 20 ans, il y avait du rap québécois à CKOI et aujourd'hui, il n'y en a plus. Les portes se sont complètement refermées au rap dans les radios commerciales.

Marc Cassivi: Est-ce que c'est parce que le rap québécois est moins «mainstream» aujourd'hui?

Koriass: Je ne pense pas. Il y a quand même une certaine ouverture à Énergie. Une de mes chansons, Petit love, joue parfois en fin de soirée. Une autre (Plus haut) joue à heure de grande écoute, mais je l'ai composée pour des enfants de 5 à 12 ans dans les écoles (pour les Journées de la culture). On comprend un peu le ton recherché. Il faut que ce soit consensuel, gentil et lumineux. Et le rap que je fais et qui se fait en général, ce n'est pas ça. C'est plutôt le contraire. On a essayé de faire entrer ma chanson Blacklights à Énergie. Oublie ça! Ça parle de la mort. Ils ne veulent pas ça.

Marc Cassivi: C'est important pour toi d'ouvrir des brèches, en participant à des événements comme les Journées de la culture? Tu es plus médiatisé que les autres rappeurs avec qui tu collabores, notamment sur L'Osstidtour: as-tu l'impression d'être devenu un ambassadeur du rap auprès du grand public?

Koriass: Oui, et tant mieux si je peux ouvrir des portes en ayant les deux pieds dans le «mainstream». Ça habitue les gens à ce qu'est le rap. Je suis quand même réaliste: je sais que c'est pas juste le rap mais la personne que je suis qui intéresse les médias. Je suis plutôt sympathique et capable de bien parler à la télé. Les gens plus âgés m'aiment. Si ça prend ça pour que les gens s'ouvrent au rap, tant mieux. Il y en a plusieurs qui me disent qu'ils ont découvert le rap grâce à moi. Il y a de plus en plus de têtes grises dans mes shows. Au gala de l'ADISQ, mon apparition était peut-être brève, mais c'était quand même pendant le numéro d'ouverture. Et j'ai eu huit nominations. Les choses progressent.

Marc Cassivi: Sur ton album [Love suprême], il y a beaucoup d'observations sur la célébrité, la frime du monde du rap, les clichés: «Je compte mon blé», «Nothing but champagne». Est-ce que les rappeurs sont victimes des clichés qu'ils véhiculent?

Koriass: Oui. On s'imprègne beaucoup de ce qu'on écoute. Ça se fait un peu tout seul. Quand j'écoute d'autres groupes «queb», j'entends beaucoup de choses qui viennent du rap américain. Je constate l'influence. C'est comme un automatisme. On dirait que c'est cool et bien vu, notamment d'être misogyne dans les textes. Je suis loin de ça, mais il y en a d'autres qui le font. Alors qu'ils ne sont pas comme ça dans la vie de tous les jours. Je le sais, je les côtoie. Il y a quelque chose qui fait partie de la culture hip-hop qui est nocif.

Marc Cassivi: C'est paradoxal, pour un artiste qui se dit féministe, de côtoyer des rappeurs qui ont un discours misogyne. Même s'ils sont sympathiques dans la vie. Ce n'est pas en adéquation avec le discours que tu portes médiatiquement...

Koriass: Il n'y en a pas tant que ça. Les gars de L'Osstidtour, Alaclair et Brown, ne sont pas du tout comme ça...

Marc Cassivi: Je pensais par exemple à Loud Lary Ajust.

Koriass: C'est vrai qu'on m'a parfois demandé pourquoi je faisais des collabos avec Loud Lary Ajust. Leurs paroles peuvent être méprisantes envers les femmes. Ce sont mes amis. Je suis le premier à leur faire remarquer. Et je pense que leurs textes ont changé depuis qu'on parle de culture du viol. Ça leur a ouvert les yeux. Ça m'étonnerait qu'on retrouve encore des propos de ce genre dans leurs textes.

Marc Cassivi: Tu dis que tu es souvent invité dans les médias pour autre chose que ta musique. Trouves-tu que Koriass le féministe prend trop de place par rapport à Koriass l'artiste?

Koriass: Ce n'est pas du tout quelque chose que j'ai calculé, ce n'était pas du marketing, mais mon «coming out» féministe m'a ouvert à un public plus large. Je continue à faire des conférences dans les écoles. À parler de culture du viol. C'est nécessaire qu'un gars prenne position là-dessus parce qu'il n'y en a pas assez.

Marc Cassivi: Certaines féministes trouvent que ce n'est pas à des gars de se prononcer sur des enjeux qui touchent surtout les femmes. Qu'ils peuvent s'approprier un combat au détriment des victimes elles-mêmes. On t'a reproché de faire du «mansplaining»?

Koriass: Oui, quand même. Il y a beaucoup de féministes «pures et dures» qui m'ont critiqué ou qui ont critiqué les médias qui m'invitent. J'ai approché cette question-là avec beaucoup de sensibilité. C'est-à-dire que j'ai voulu y aller avec écoute, sans vouloir être «cocky» en me prétendant leader de la cause. J'essaie seulement d'être un allié constructif. De faire ma part. Je suis conscient que les médias ont souvent le réflexe de me contacter quand il est question de culture du viol. J'ai refusé beaucoup d'entrevues, en leur conseillant plutôt d'inviter une fille. Parce que je ne veux pas prendre trop de place. Mais les conférences que je fais sont nécessaires. Aussi ironique que ce soit, j'ai l'impression que certains gars sont plus susceptibles de m'écouter moi. À cause de mon approche. Je sais, grâce à des témoignages concrets, que ça change des mentalités et que ça réveille du monde. Il ne faut pas perdre de vue que le but, c'est que les gars soient plus conscientisés sur les relations intimes et le consentement.

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