Tanya Tagaq: trentenaire polaire

La présence sur scène de Tanya Tagaq tient... (Photo: Charles Laberge, La Presse)

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La présence sur scène de Tanya Tagaq tient autant du rituel que de la performance post-moderne. Ici, la lauréate du prix Polaris lors de son concert de samedi, au Centre Phi.

Photo: Charles Laberge, La Presse

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Ancienne ou moderne? Traditionnelle ou avant-gardiste? Spirituelle ou animale? Chaque performance de Tanya Tagaq laisse ces questions grandes ouvertes. Quoi qu'il en soit, on considère la récipiendaire du prix Polaris 2014 comme la performeuse inuite la plus marquante de sa génération. La trentenaire polaire déborde du cadre des avant-gardes et s'acquiert un public de plus en plus considérable.

Samedi soir au Centre Phi, soit devant 350 personnes bien tassées, elle est entrée en transe sous l'impulsion de Jesse Zubot (violon, instruments électroniques), Jean Martin (batterie, électronique) et leur invité montréalais Bernard Falaise (guitare). Impossible de rester indifférent à une telle prestation.

Habitée. Possédée. Incarnée. Angélique. Démoniaque. Sage. Charnelle. Subtile. Vulgaire. Douce. Agressive. Chamanique. Tanya Tagaq chevauche tous les états. Plus qu'intense, elle incarne les esprits du bien, du mal et tous ceux occupant les zones mitoyennes. Issue d'une société traditionnelle, l'artiste inuite évoque la force vitale des éléments naturels, personnifie les divinités humaines ou animales, accueille en elle les génies protecteurs et destructeurs. Il n'y a pas lieu de s'étonner que l'album récompensé par le Polaris s'intitule Animism!

Qui plus est, Tanya Tagaq réussit l'exploit de concilier l'ancien et le futuriste. Son intervention sur scène tient autant du rituel traditionnel que de la performance post-moderne. La principale intéressée préfère s'en tenir à l'ici et maintenant.

«Je laisse le présent dicter mes actes. Si tu vis trop dans l'avenir, tu deviens anxieux, angoissé. Si tu vis trop dans le passé, tu peux alimenter ta propre douleur. Ainsi, j'évite de me questionner sur le bien-fondé de mes gestes lorsque je fais les choses au présent. Je laisse la bête être ce qu'elle est. Les animaux vivent au présent, n'est-ce pas? J'aime cette idée que les humains sont encore et toujours des animaux. Trop souvent, nous oublions que nous sommes aussi de la viande», énonce calmement cette femme douce et menue, beaucoup moins redoutable que sur scène.

De la viande, donc. On l'a vue à l'écran manger des morceaux de phoque crus et sanguinolents, comme ses ancêtres l'ont fait depuis des temps immémoriaux. On l'a aussi entendue défendre cette pratique au gala de la remise du prix Polaris, concluant par un retentissant «Fuck PETA». Ce qui a, bien sûr, fait réagir les militants de l'association People for the Ethical Treatment of Animals.

Tanya Tagaq persiste et signe: «Manger du phoque, c'est du même ordre que de consommer du poulet, du boeuf ou du poisson. Au Nunavut ou sur la côte nord-est de l'Amérique, on mange cette viande. Et si l'on peut vendre la fourrure des bêtes abattues, c'est tant mieux pour l'économie du Grand Nord. La qualité de vie de ses habitants s'en trouve améliorée.»

«Il m'apparaît terriblement injuste qu'on juge nos pratiques traditionnelles comme des crimes alors qu'il s'abat des centaines de millions de bovins chaque année au Canada, sans compter les autres élevages et pêcheries.»

Visiblement consciente de sa responsabilité à représenter les valeurs autochtones, elle se sent aussi très concernée par toutes ces femmes assassinées par des criminels impunis.«Je ne veux pas être l'une d'elles, je ne veux pas que mes filles le soient. Je ne veux pas que mes tantes, mes cousines, ma mère le soient. Je ne veux pas qu'elles soient assassinées sans que notre gouvernement s'en préoccupe. Les femmes gagnent du terrain partout dans le monde. Comment le Canada, un pays apparemment très évolué, peut-il contourner ce problème?»

Revenons à l'art de Tanya Tagaq, un art d'abord sonore. La lauréate du Polaris 2014 attribue aussi le succès de son brillant opus Animism (étiquette Six Shooters) à ses proches collaborateurs. Elle les juge essentiels à ce furieux mélange de cris, chants, jeux de gorge, mais aussi de free jazz, hardcore, musique électronique - rappelons en outre que l'enregistrement studio réunit d'autres artistes dont la soprano Anna Pardo Canedo et le DJ Michael Red.

«La réalisation de Jesse Zubot, estime-t-elle, est pour beaucoup dans le succès d'Animism. Il faut mettre le temps avant que la dynamique de la musique puisse acquérir un tel synchronisme, une telle force. Pour les musiciens, le voyage peut être long, souffrant et difficile. Jean, Jesse et moi tournons depuis plusieurs années, notre succès se fonde sur la qualité de nos rapports.

«Nous ne nous disputons pas, ne nous bagarrons pas, nous avons construit une relation de grande amitié et de confiance mutuelle. Pour qu'un groupe fonctionne, ses membres doivent partager les mêmes valeurs. Un conservateur parmi des progressistes, ça ne fonctionne pas. Or, nous partageons les mêmes valeurs et... des goûts musicaux différents. Nous provenons de lieux différents, mais nous allons dans la même direction.»

Cohésion, maturité et... pourtant, tout est improvisé autour de Tanya Tagaq.

«Nous ne répétons pas ou si peu. Nous reprenons les thèmes de nos chansons à partir desquels nous improvisons. Bien sûr, il se crée un vaste vocabulaire à force d'improviser. Les idées et les couleurs se précisent. Au fil du temps, nos spectacles ont acquis une grande précision tout en demeurant parfaitement libres.»

Cris aigus, grognements, raclements de gorge, susurrements, roucoulements, fragments mélodiques et plus encore... Doit-on considérer Tanya Tagaq comme une chanteuse?

«J'exploite ma voix, je n'arrive pas à m'étiqueter... Vous savez, Jean Martin n'est pas exactement un batteur, Jesse Zubot n'est pas exactement un violoniste. Ils le sont et ils ne le sont pas, c'est la même chose pour moi. Chanteuse de gorge? Je ne suis pas folkloriste. J'ai développé seule cette approche au milieu de la vingtaine, je n'ai pas appris auprès des femmes inuites qui le font généralement à deux à la manière d'un jeu. Néanmoins, cela m'est venu très facilement. Pourquoi ai-je maîtrisé cette technique sans forcer? Je crois à la mémoire génétique!»

Tanya Tagaq... (Photo: Charles Laberge, La Presse) - image 2.0

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Tanya Tagaq

Photo: Charles Laberge, La Presse

Les racines de Tanya Tagaq

SES ORIGINES

Née Tanya Tagaq Gillis, elle est native de Cambridge Bay (Ikaluktutiak), dans le Nunavut, plus précisément sur la côte méridionale de l'île Victoria, dans l'archipel arctique canadien. Elle a fait ses études secondaires à Yellowknife, pour ensuite s'inscrire au Nova Scotia College of Art and Design d'Halifax. Elle y a fréquenté de nombreux artistes, dont Rich Terfry, alias Buck 65, avant de mener une carrière de performer. Elle vit actuellement à Brandon, au Manitoba.

SA PRATIQUE

Tanya Tagaq est une performer qui use autant du chant pop que du jeu de gorge inuit. Elle se considère d'abord comme une improvisatrice de la voix et du corps entier. Elle touche aussi la photographie, la vidéo et la peinture.

SES COLLABORATIONS

Tanya Tagaq a oeuvré auprès de Björk dans le cadre de l'album Medúlla ainsi que de la tournée Verspertine. Elle a aussi travaillé aux côtés de Mike Patton (Faith No More, Mr. Bungle, Fantômas, John Zorn, etc.). Avec le fameux Kronos Quartet, elle s'est consacrée à l'interprétation de l'oeuvre Nunavut. Elle s'est aussi produite avec le Winnipeg Symphony Orchestra.

SES ALBUMS PRÉCÉDENTS

Sous étiquette Jericho Beach Music, Sinaa a été lancé en 2005, enregistré de concert avec le percussionniste basque Felipe Ugarte. Björk a collaboré à certaines pistes de l'album. Auk/Blood, paru en 2008 sous étiquette Icepac Recordings, compte la participation de Mike Patton (voix), Buck 65 (voix), Shamik (beatbox vocal) et Jesse Zubot (violon, alto, électronique). En 2011, l'album Anuraaqtuq a été enregistré par le trio de Tanya Tagaq au Festival international de musique actuelle de Victoriaville, et rendu public par le label Victo.

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