Slow Media : un média à la fois

Le Slow Media n'est ni anti-technologie ni anti-modernité,... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Le Slow Media n'est ni anti-technologie ni anti-modernité, c'est un mouvement qui souhaite attirer l'attention sur le rythme effréné de notre consommation des médias. Surtout pour les travailleurs de l'information, comme notre journaliste Marie-Christine Blais.

Photo: Alain Roberge, La Presse

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Certains lisent les nouvelles sur leur téléphone portable en conduisant, d'autres ne peuvent s'empêcher de vérifier leurs courriels au restaurant ou sont carrément incapables d'exister sans passer des heures par semaine devant leur ordinateur à naviguer sur Twitter, Facebook et autres médias sociaux. Dans un monde où le multitâche est devenu la norme, et où notre capacité à nous concentrer réduit comme peau de chagrin, un mouvement citoyen revendique une consommation plus modérée et équilibrée des médias. Après le Slow Food, le Slow Media.

Depuis un an, dans son cours de journalisme de l'Université de Long Island, Jennifer Rauch tente une expérience avec ses étudiants. Dans un premier temps, elle leur propose une journée complète sans médias. «Pour certains, c'est quasi insoutenable, raconte Rauch, jointe par téléphone. Plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été incapables de le faire jusqu'au bout. Ne pas aller en ligne, ne pas utiliser leur téléphone portable était au-dessus de leurs forces. Ils avaient peur de rater quelque chose. Bien sûr, ils avaient tort.»

Rauch est une pionnière du mouvement Slow Media qui gagne lentement mais sûrement des adeptes un peu partout dans le monde. Le Slow Media n'est ni antitechnologie ni antimodernité, c'est un mouvement qui souhaite attirer l'attention sur le rythme effréné de notre consommation des médias et de ses effets pervers, et qui revendique une certaine hygiène de vie quant à leur utilisation.

Ça pourrait se traduire par quelques règles de base comme: quand on regarde une émission de télé, on ne texte pas en même temps; quand on lit, on éteint l'ordinateur; quand on mange avec quelqu'un, on ne répond pas au téléphone... Un retour aux règles de politesse et de vivre ensemble qui existaient avant l'arrivée des chaînes d'information continue, des alertes sur les téléphones portables et des courriels incessants.

Âgés entre 18 et 23 ans, les étudiants de Jennifer Rauch ne sont pas près de signer leur carte de membre du mouvement Slow Media. Au contraire, ils correspondent tout à fait aux données récentes sur l'utilisation de l'internet, que ce soit le rapport du Pew Research Center aux États-Unis ou de NETendances au Québec.

Dans les deux cas, on y constate que les jeunes délaissent la radio et la télévision ainsi que les journaux pour l'internet. Ce sont des mobinautes, constamment branchés sur leur téléphone intelligent et leur portable wifi.

«Leur vie est envahie par l'internet, note Rauch. J'essaie de leur apprendre à développer une pensée longue, je veux leur montrer que le temps est quelque chose de précieux.»

Nous sommes en mesure de le constater tous les jours, et des études scientifiques le démontrent, ce multitâche frénétique a des effets néfastes sur notre capacité à nous concentrer.

Est-ce le cri du coeur d'un baby-boomer dépassé? L'étude NETendances 2009 mettait en effet en lumière le fossé générationnel existant entre les jeunes utilisateurs de nouveaux médias et leurs parents, fidèles aux médias traditionnels. La démarcation n'est pas aussi nette.

Des jeunes aussi se questionnent sur l'usage qu'ils font de l'internet et des médias sociaux en général. C'est le cas de Thomas Leblanc, rédacteur en chef de Nightlife Magazine qui, dans un récent billet, avouait être las de la frénésie et de la perte de temps qu'engendraient les médias sociaux.

«C'est surtout dans mon travail que ça m'affecte beaucoup, explique M. Leblanc, qui est âgé de 24 ans. Ça ne s'arrête jamais, d'autant plus que la nature même du magazine que je dirige, consacré aux sorties et à la vie culturelle montréalaise, fait en sorte que ma vie personnelle et ma vie professionnelle sont imbriquées l'une dans l'autre».

Thomas Leblanc aime bien l'analogie avec le mouvement Slow Food et va même jusqu'à reprendre à son compte, à la sauce médiatique, les principes édictés par le gourou de ce mouvement aux États-Unis, Michael Pollan: «J'essaie de consommer des médias originaux, locaux et nutritifs», observe-t-il.

Il n'est pas le seul. Depuis hier, et jusqu'au 25 avril, l'organisme Adbusters invite les internautes à participer à l'événement Digital Detox Week, une occasion de prendre ses distances et de réfléchir à notre consommation des médias. D'autres n'ont pas attendu la tenue d'une semaine spéciale; ils se tiennent carrément à l'écart de cette roue qui tourne sans cesse. C'est le cas de Malcolm Gladwell, auteur de l'essai The Tipping Point, qui confiait récemment au Globe and Mail avoir délaissé la blogosphère.

«Il y a une limite à ce qu'on peut accomplir dans une journée, confiait-il au quotidien anglophone. Je n'ai pas l'impression qu'il me manque des plateformes pour m'exprimer. J'ai mes livres, j'écris pour le New Yorker, si j'en fais plus, les gens vont se lasser de moi. J'ai un BlackBerry, mais parfois je le laisse dans mon sac et je vais travailler tranquillement dans un café. Je cherche toutes sortes de petites façons de retrouver des moments de solitude.»

Slow TV

Même son de cloche chez l'animateur et producteur Stéphan Bureau qui estime faire de la Slow TV avec sa série Contact. Comme Gladwell, il dit se tenir loin du bruit ambiant. «Tout ça ne m'intéresse pas, explique-t-il, car ça fait en sorte qu'on passe notre temps à être interrompu dans nos pensées, nos conversations dans les repas, dans notre travail, dans notre vie...On ne marche plus sur la montagne, on regarde nos courriels et nos textos. Je trouve ça débile.»

«Je suis en ligne depuis 20 ans, observe pour sa part Jennifer Rauch. Au début il y avait une notion de plaisir à naviguer, car c'était relié au temps de loisir. Maintenant que bien des tâches de la vie quotidienne nécessitent un ordinateur, j'ai atteint un point de non-retour. Je n'ai pas envie de passer le reste de ma journée devant l'ordinateur.»

On peut dire que le Slow Media s'inscrit dans un mouvement plus large lancé en quelque sorte par le journaliste et essayiste Carl Honoré, avec son livre In Praise of Slowness.

En entrevue, Honoré a déjà confié: «Il est difficile de transformer nos habitudes parce que nous baignons dans une culture qui nous répète que faire plusieurs choses à la fois est moderne, efficace et satisfaisant. Mais le changement est possible. Une fois qu'on comprend les limites du cerveau humain, il est plus facile de délaisser le multitâche. Mais cela prend du temps car nous sommes accros à l'adrénaline. Il faut y aller lentement, en commençant pas consacrer une heure par jour à une activité intellectuelle sans aucun gadget pour nous distraire. (...) On réalise qu'on accomplit les choses beaucoup plus vite et avec beaucoup plus de précision.»

Quelques principes

> Consommer un média à la fois, avec concentration

> Consommer des médias qui ont des standards de qualité élevés

> Après avoir lu un article ou écouté une émission de radio, avoir envie de prendre des notes, de discuter ou d'échanger. Le consommateur de médias n'est plus passif, il fait preuve d'initiative

> Encourager les contacts et les échanges

> Les Slow Medias ne sont pas en opposition aux médias sociaux comme Twitter et Facebook. Ils prônent plutôt une utilisation intelligente de ces médias sociaux.

Pour en savoir plus...

> Le site Slow Media de la professeure Jennifer Rauch: http://slowmedia.typepad.com/

> La page des adeptes du Slow Media Movement sur Facebook

> Le site de Carl Honoré: http://www.carlhonore.com/

> Digital Detox Week: www.adbusters.org/campaigns/digitaldetox

 

Après les lundis sans viande, les dimanches sans ordi?

Professeure de journalisme à l'Université de Long Island, Jennifer Rauch propose une seconde expérience à ses étudiants: n'utiliser que des médias qui n'existaient pas avant 1985 et ce, durant 24 heures. Écouter un disque en vinyle, visionner une cassette vidéo, lire un livre, écrire une lettre. Cette expérience a provoqué chez elle une réflexion plus poussée sur l'omniprésence des médias dans nos vies et le fait qu'ils nous empêchent parfois de vivre des expériences concrètes, d'établir des contacts humains. Depuis, tous les dimanches, Mme Rauch éteint tout. «Je ne suis pas pratiquante mais il y a quelque chose de spirituel à prendre du recul une fois par semaine comme le font plusieurs pratiquants. J'ai envie de reconnecter avec ma communauté, de contempler la nature qui m'entoure, de voir des amis, bref plein de choses qui n'impliquent pas un ordinateur.»

 

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