René Gagnon: une passion pour le paysage laurentien

La peinture l'a conquis quand il a vu Stanley Cosgrove et Marc-Aurèle Fortin... (PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE)

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La peinture l'a conquis quand il a vu Stanley Cosgrove et Marc-Aurèle Fortin capter devant lui la lumière des paysages laurentiens. Sa voie était tracée. À 87 ans, le Saguenéen René Gagnon peint encore la nature québécoise. La Galerie 203, dans le Vieux-Montréal, expose 72 de ses toiles à l'occasion de ses 60 ans de carrière.

La peinture de l'apaisement

Sur les deux étages de la Galerie 203, l'amateur d'art a rendez-vous avec la paix. Car c'est cette sainte paix de l'artiste, seul face à la nature québécoise, qu'on discerne dans les toiles de René Gagnon. Une nature énergique, enflammée ou luisante - selon la saison - que le peintre interprète sans relâche.René Gagnon est un peintre de lumière, un maître du reflet et un chercheur coloriste. Quand on examine ses toiles des années 60, on constate qu'il est parvenu très tôt à doser ses élans pour exprimer, sur son support d'Isorel, un juste équilibre entre le vu et le senti. Très inspiré, son art s'épanche en douceur, transmettant un réalisme tempéré qui accorde une belle place aux nuances de la rêverie.

Les ciels s'accordent avec harmonie aux collines et aux arbres. La variation des couleurs, l'arrondi des paysages saguenéens ou nord-côtiers, la présence du fleuve ou des lacs, comme dans Fin d'automne, donnent un ensemble bucolique à l'aspect imperturbable, inoffensif et tranquille.

Ses aplats sont dynamiques et sa façon de délimiter ses espaces crée des contrastes efficaces. Il a recommencé à peindre au pinceau cette année pour dessiner des épinettes, mais sinon, il crée ses oeuvres au couteau, car cet outil lui rappelle la main et lui permet de jouer presque charnellement avec la matière, un jeu qui est une véritable jouissance pour lui.

Sa méthode consiste à exercer des pressions à plat sur son panneau d'Isorel, ce qui lui permet de voir apparaître une grande diversité d'agencements de couleurs. Et il est vrai qu'à y regarder de plus près, on se questionne sur sa façon de créer ces assemblages colorés qui ne sont pas vraiment des mélanges, mais des associations de teintes savamment dosées. 

«C'est la magie qui opère, dit-il simplement. Je tourne autour de mon tableau et je peins parfois à l'envers, ce qui donne des dessins parfois plus intéressants au niveau des structures.»

Une nature familière

Son Rêve de paysage (2014), avec cette grande épinette solitaire accrochée à un belvédère, est magnifique. Ce ciel déchiré a sûrement un cousinage romantique! Le lieu rappelle une vue côtière, en quittant Baie-Saint-Paul pour La Malbaie. Fin d'automne est aussi riche d'évocation avec les coups de spatule dans les bleus comme le dernier rappel d'une saison qui a fui.

Les aurores boréales, non flamboyantes, sont évoquées avec réalisme et mesure dans sa toile Les lumières du Nord. Un contraste avec Les érables du Nord où le style a plus de fulgurance, avec des couleurs plus vives, auxquelles on ne s'attendrait pas chez René Gagnon, d'ailleurs. «C'est ça le miracle de la peinture», répond-il quand on lui fait part de notre surprise.

La toile No Title (L'épinette penchée) est une des plus belles expressions qui soit sur l'hiver. La neige est partout, mais les blancs ne sont pas blancs, ils sont «vrais». Et ce ciel d'après tempête aux teintes violacées laisse le visiteur imaginer, en frissonnant, le froid et l'humidité qui régnaient ce jour-là. C'est un vrai bonheur de se propulser dans ce Nord et cette saison d'hiver à la fois si familière et si différente dans chaque toile.

Huiles marocaines

La Galerie 203 présente également quelques-unes de la dizaine de toiles que René Gagnon a réalisées lors de son séjour à Ouarzazate, dans le sud du Maroc, en 2004. Son style paysagiste et sa technique au couteau se prêtent bien aux reliefs du désert. Dans Maroc (2005), l'atmosphère est suggérée par des ocres bien choisies - qu'il avait calibrées après avoir ramassé des pierres dans le désert - et des verts qui rappellent que le paysage marocain est parsemé de jardins verdoyants et de montagnes.

Plaisir rare, au sous-sol de la galerie 203, on peut s'asseoir sur des chaises ou des divans pour s'évader dans les panoramas bigarrés et harmonieux du peintre. Des coffrets en cèdre présentent, chacun, un tableau original de René Gagnon accompagné de sa biographie, De rêve et de paysages, signée par l'auteure Christine Gilliet. 

Et puis, la galeriste Corinne Asseraf a aligné sur un pan de mur des toiles aux ciels irradiés et aux surfaces de lacs toujours inanimées, comme si le vent se gardait bien d'en perturber l'aspect endormi.

Ces peintures de René Gagnon sont apaisantes. Elles dégagent cet instant de réflexion, de concentration, cette quête de composition qui se manifestent dans le silence de la nature ou de l'atelier. Elles dévoilent en tout cas un artiste dévoué à son pays de couleurs, d'odeurs, de vigueurs et d'harmonies.

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À la Galerie 203 (203, rue Notre-Dame Ouest), jusqu'au 20 décembre.

La caye des épinettes, 2015, de René Gagnon,... (PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE) - image 2.0

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La caye des épinettes, 2015, de René Gagnon, huile sur Isorel, 48'' x 40''.

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La nature comme chemin de vie

Avec ses cheveux et ses sourcils en broussaille, ses grandes mains de trappeur et ce visage buriné du gars qui a pas mal vécu, René Gagnon a des airs de Léo Ferré. Fort en amitié, talentueux et travailleur, le peintre figuratif de L'Anse-de-Roche, au Saguenay, reste encore aujourd'hui un des grands interprètes de la nature du Québec.

Dans sa jeunesse, il a eu la chance de fréquenter les plus grands peintres de l'époque, notamment Ozias Leduc, Riopelle, Cosgrove, Pellan et Marc-Aurèle Fortin. Ce dernier a changé le cours de sa vie.

«C'est Marc-Aurèle, quand il venait peindre près de notre ferme, l'été, qui m'a le plus influencé, dit-il en entrevue à la Galerie 203. Par son intelligence, par sa façon de voir l'espace et les harmonies, par sa lumière. C'était un peintre de génie. Pour moi, c'est le plus grand. Pour une immense aquarelle, il demandait 2,50 $ à l'époque. Mon père n'avait pas d'argent pour l'acheter. C'est ce qui m'a donné le goût de peindre et de devenir un artiste.»

Les obligations familiales ont amené le jeune René Gagnon à travailler en usine, notamment chez Alcan, tout en poursuivant son apprentissage de la peinture. Finalement, après avoir décidé de se consacrer exclusivement à l'art, il a fini par trouver son style, une technique au couteau qui s'écartait de l'académisme d'alors.

Son oncle René Bergeron était marchand d'art. Le neveu aurait donc pu percer rapidement, mais cette parenté ne lui a pas facilité les choses. Au contraire. Du coup, avec sa démarche non conformiste et un ego «supérieur à la moyenne» qui l'a desservi, René Gagnon n'a pas obtenu, en début de carrière, la considération du milieu de l'art qu'il aurait pu espérer.

Finissant tout de même par nouer des contacts importants, il est parvenu à exposer avec succès à New York dans les années 60 puis à Paris dans les années 70. Mais, chaque fois, il est revenu à L'Anse-de-Roche, auprès de ses cinq enfants et de la forêt boréale. Pour retrouver ses excursions à pied ou à motoneige afin d'aller peindre en solitaire en pleine nature.

Environné de beauté

S'entourer de beauté a toujours été important pour René Gagnon. C'est une des raisons pour lesquelles il n'a jamais quitté sa région natale. «J'ai commencé à parcourir le Nord à pied et en canot et je me suis installé à L'Anse-de-Roche, que René Richard avait déjà découvert et où Marc-Aurèle a peint, dit-il. C'est quand même un des plus beaux espaces au monde, reconnu même par l'UNESCO!»

Cette beauté sauvage transposée sur des panneaux d'Isorel, il a réussi à la transmettre à de nombreux amateurs d'art de sa région et à des collectionneurs du monde entier. Même le couturier Pierre Cardin y avait succombé. Le peintre figuratif est toutefois resté un peu en marge du marché de l'art contemporain, mais il est heureux d'avoir pu essaimer sa production un peu partout.

Quand on lui demande d'où est venue sa préférence pour la figuration, il répond: «J'ai une attirance pour tout ce qui est beau. Chacun a sa façon de voir le beau et chacun a sa façon de le travailler. Moi, j'essaie de me rapprocher le plus possible de René Gagnon. J'aime René Gagnon.»

Créer, toujours créer

Le fait de n'avoir appartenu à aucune école n'a pas empêché ce peintre autodidacte de se tailler une place honorable tout en conservant sa liberté et son indépendance si chéries. Dans les années 90, il a fait une tournée asiatique retentissante, exposant à Manille, Hong Kong, Taïwan et Kuala Lumpur. Il a séjourné plusieurs mois en Malaisie à l'invitation officielle du pays.

Aujourd'hui, à 87 ans, il a toujours le goût de créer. «Je n'ai jamais fait autre chose», dit-il. Quelques jours après notre rencontre, René Gagnon et sa conjointe, l'ex-députée libérale Claire-Hélène Hovington, partaient à Kuujjuaq. Pour rencontrer les gens, pour pêcher et dessiner les paysages traversés.

«J'aime bien pratiquer mon dessin pour l'importance des courbes et celle des lignes de fuite, dit-il. Le dessin nous conduit à ne pas trop nous répéter. Et puis, j'ai encore une forme physique pas trop mauvaise. Je tremble un peu, mais dès que je peins, j'arrête de trembler, car mon esprit est sur le sujet. C'est l'amour de la nature qui me maintient en vie. La nature me donne de l'énergie. J'ai été gâté par la vie.»

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