Technomades, les expatriés volontaires

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Les travailleurs autonomes constituent la majorité de la faune technomade: les blogueurs, les rédacteurs, les programmeurs et tous les pigistes qui ont le luxe d'être mobiles.

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Elyse Lévesque

Collaboration spéciale

La Presse

(Chiang Mai, Thaïlande) Travailler moins tout en augmentant sa qualité de vie, c'est ce que fait Daniel Mireault chaque hiver depuis cinq ans. En novembre dernier, ce designer graphique originaire de Montréal s'est installé à Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande. Hôtesse de la plus grande communauté de technomades au monde, la ville voit transiter plusieurs milliers d'expatriés chaque année. Ils sont blogueurs, programmeurs, designers, précurseurs d'un nouveau mode de vie de la génération hi-tech. Plusieurs sont Québécois.

«Il fait chaud, je fais du yoga, des voyages. Je garde le même taux horaire qu'au Québec, mais ma vie me coûte une fraction du prix, je suis donc plus sélectif dans le choix de mes contrats. Je travaille un peu moins», résume Daniel.

Hiver comme été, la température oscille autour de 30 degrés Celsius à Chiang Mai. En plus d'être un paradis pour les foodies, c'est la ville où la qualité de vie est la plus abordable au monde, selon le site web Nomad List. Un mois à Chiang Mai en tout confort coûte environ 641$; à Montréal, l'équivalent coûterait 2225$. La cerise sur le gâteau? La Thaïlande a des hôpitaux de pointe, qui figurent parmi les meilleurs au monde. Une visite chez le médecin, incluant un test sanguin, se fera sans attente et vous coûtera environ 25$. Exit, le stress! «Les gens s'en foutent que j'aie une nouvelle voiture, un nouveau iPad, un iPhone... Pas de pression sociale, personne qui me dit «Dan, faut que tu performes.»»

Le bureau de Kamil Politowicz est à proximité de celui de Daniel, dans l'espace de travail partagé Punspace. Il fait partie de la minorité de technomades salariés, travaillant à temps plein comme programmeur en chef pour l'entreprise montréalaise Nimonik. «Mon patron a vite compris que l'hiver à Montréal ne m'allait pas bien du tout, explique le Polonais d'origine. Il a accepté que je m'installe en Asie du Sud-Est pour quelques mois.» Il maintient que le décalage horaire est le seul inconvénient, compliquant les réunions bimensuelles auxquelles il participe par Skype.

Les cafés et espaces de travail font loi dans le secteur nord de la ville de Chiang Mai, nommé Nimman, où les vagabonds 2.0 ont pris leurs quartiers. C'est un Plateau Mont-Royal dans le chaos asiatique. «Quatre-vingt-dix pour cent de notre clientèle est internationale, explique Pongsatorn Raktin, gérant de Punspace. On a entre autres des Canadiens, des Américains, des Européens et des Australiens qui travaillent ici. Certains pendant trois semaines, d'autres pendant six mois ou un an.»

Les rumeurs sur cette communauté se répandent comme une traînée de poudre parmi les allergiques au 9 à 5. Telle une ruée vers l'or, ils viennent ici pour vivre le buzz et rencontrer des confrères. «Je suis ici pour échanger avec des gens comme moi, qui comprennent que même sous les palmiers, on rencontre des défis!», s'exclame le Montréalais Pierre-Yves Beaulieu, développeur e-learning. Plusieurs technomades avouent que leurs proches et les gens qu'ils rencontrent idéalisent leur mode de vie, ou encore croient qu'ils perdent leur temps.

Avant de tout vendre et de quitter le pays, l'entrepreneur d'Ottawa Phillippe Bourdeau a étudié méticuleusement le sujet sur l'internet. Le groupe Facebook Chiang Mai Digital Nomads est le coeur du mouvement et les blogueurs sont nombreux à vanter les vertus du nomadisme. Depuis son arrivée l'année dernière, il a propulsé son entreprise en affichant ses produits sur Amazon, suivant les conseils d'autres membres de la communauté. «J'ai rencontré tellement de gens productifs ici que c'est devenu contagieux!», avoue-t-il. Pour sa part, les heures de travail consacrées à son entreprise Hamac Univers ont doublé depuis qu'il est à Chiang Mai.

Mais s'il y a un revers à chaque médaille, être technomade et se créer un revenu n'est pas aussi facile que les vedettes du web veulent le laisser croire. Dmitri Tcherbadji, originaire de Toronto, a mis sur pied son entreprise en ligne il y a trois ans. «Les affaires sur le web sont exceptionnellement compliquées. Il y a beaucoup de personnes qui s'attendent à l'impossible.» Pour plusieurs, la déception est grande et la réalité de revenir au pays en ayant échoué est éprouvante. Mais Dmitri ne s'alarme pas, même si les retours sur l'investissement se font encore attendre «Ici, je paye 200$ pour mon loyer mensuel. À Toronto, je payais 1800$ pour l'équivalent... C'est le meilleur endroit au monde pour faire des erreurs, elles sont beaucoup moins chères qu'au Canada!»

À ce jour, le gouvernement thaïlandais fait peu de cas de ces milliers de voyageurs, qui contribuent à l'économie du pays d'une nouvelle façon. En août dernier, le surintendant de l'immigration de Chiang Mai, Rutphong Sanwanangkun, s'est prononcé en faveur de la venue des technomades dans sa ville, pourvu qu'ils soient détenteurs d'un visa de touriste. À l'arrivée en Thaïlande, ce visa de touriste est gratuit et valable pour un mois. Il est également possible d'en obtenir un valide pour six mois au consulat thaïlandais de Montréal, au coût de 120$. La Thaïlande est instable politiquement et la zone grise concernant le statut de ces travailleurs refait souvent surface, il faut donc se tenir informé.

Devenir technomade: conseils de pros

The 4-Hour Workweek

Le livre The 4-Hour Workweek de Tim Ferris est rapidement devenu la bible des technomades. Publié en 2008, il a été le catalyseur de ce mouvement encore embryonnaire. Le livre affirme que chacun est l'architecte de sa propre existence. C'est cette lecture qui a servi d'étincelle à Philippe Bourdeau. «Ça faisait un bout de temps que ça me travaillait, et quand j'ai lu The 4-Hour Workweek, je me suis dit: wow, c'est possible!» Le livre propose des étapes pour arriver à la vie rêvée: définir ses objectifs, éliminer ses distractions, générer des revenus récurrents et faire abstraction des conventions. Même si l'ouvrage a passionné la majorité des technomades, plusieurs ont des réserves quant à la facilité qui y est dépeinte.

Groupes et forums

Les nombreuses communautés web de technomades sont une mine d'information à ne pas négliger. Les membres sont souvent très, très actifs. «C'est vraiment agréable de faire partie de ces groupes, il y a beaucoup de gens qui sont prêts à aider et à soutenir les autres. Ça peut même devenir un peu addictif!», admet Dmitri Tcherbadji. Que ce soit pour des questions techniques concernant le travail en ligne ou pour avoir des avis sur une destination, il y a toujours quelqu'un au poste pour donner son opinion et prodiguer des conseils. Le groupe Facebook Chiang Mai Digital Nomads (https://www.facebook.com/groups/cmnomads) et le Digital Nomad Forum (http://nomadforum.io) sont très populaires.

L'importance des retours

Loin des yeux, loin du coeur! Pour les pigistes, entretenir les relations d'affaires est un réel défi et nombre d'entre eux prévoient un retour à la maison une à deux fois par année. Il faut faire acte de présence pour garder la confiance des clients, mais aussi pour décrocher de nouveaux contrats. «Pour moi, c'est facile de travailler à l'étranger, mais à la fin de mon séjour, j'ai moins de boulot, confie Daniel Mireault. Si je veux continuer à faire ce travail, je n'ai pas le choix, je dois rentrer à Montréal. Je vais dîner avec quelqu'un, je vais dans un 5 à 7, et c'est reparti!»

Un technomade n'est pas un routard

Plusieurs sous-estiment l'énergie drainée par la logistique d'un changement de ville. Se poser à un endroit pendant quelques mois et y établir une routine est plus rentable, assure la productivité et permet d'éviter le surmenage. Daniel Roy, un rédacteur de jeux vidéo installé au Mexique et auparavant à Chiang Mai, explique son choix de voyager lentement: «Une des erreurs classiques, c'est de penser qu'un technomade, c'est un routard qui travaille. Il faut plutôt le voir comme une expatriation à court terme, s'installer dans un endroit sans accumuler de possessions afin de pouvoir reprendre son sac à dos quand l'envie nous prend.»

Pas d'économies de bouts de chandelle

Il ne faut pas lésiner sur l'argent qu'on dépense quand il s'agit du confort, et payer trois fois le prix pour un café qui vous offre un environnement adéquat fera gagner en productivité. «Avant de m'asseoir dans un café, je vérifie s'il y a des prises électriques, si le bruit et la température se tolèrent, et tant qu'à être dans un pays chaud, je préfère toujours travailler à l'extérieur. Je teste souvent l'internet avec le site web www.speedtest.net», explique Pierre-Yves Beaulieu. S'informer sur sa destination avant de partir est non moins essentiel. Nombreux sont les endroits où l'offre internet est encore mauvaise, où trouver un logement à moyen terme relève de l'impossible et où le prix de la qualité de vie est insoupçonné.

Des communautés dans le monde

Bangkok, Thaïlande

Les clés d'un bon emplacement: un internet stable, des espaces de travail, un coût de la vie moindre et une bonne météo. Bangkok satisfait ces critères et on la choisit aussi pour ses vols à bas prix vers de nombreuses destinations, qui permettent les escapades spontanées. 

Coût de la vie: 1350$ par mois

Ho Chi Min-Ville Viêtnam

Ho Chi Min-Ville devient une plaque tournante de la start-up en Asie. La culture des cafés offrant un service wi-fi haute vitesse est en effervescence, et de nombreux espaces de travail modernes et confortables sont accessibles... Si l'on sait affronter le trafic dense de cette ville de 7,8 millions d'habitants. 

Coût de la vie: 970$ par mois

Kho Phangan et Phuket, Thaïlande

Ils sont plusieurs dizaines à choisir un coût de la vie un peu plus élevé qu'à Chiang Mai afin de pouvoir travailler en direct de ces îles aux plages paradisiaques. Mais il faut savoir résister à la tentation de passer ses journées à paresser! 

Coût moyen de la vie: 995$ par mois

Bali, Indonésie

Le style de vie à Bali est comparable aux îles thaïlandaises. L'espace de travail partagé Hubud a ouvert il y a deux ans et est fréquenté par environ 200 expatriés. Principal inconvénient d'être sous les cocotiers indonésiens: l'offre internet est moins fiable et moins rapide qu'ailleurs en Asie. 

Coût de la vie: 1145$ par mois

Qui sont-ils?

Les travailleurs autonomes

Ils constituent la majorité de la faune technomade: les blogueurs, les rédacteurs, les programmeurs et tous les pigistes qui ont le luxe d'être mobiles. Daniel Mireault est designer d'interfaces pigiste et loue un espace de travail partagé pour 130$ par mois qui lui permet d'avoir un moniteur, indispensable à sa productivité. Pour sa part, Pierre-Yves Beaulieu n'est dépendant que de son portable et d'une bonne connexion internet pour produire et envoyer à ses clients des capsules d'apprentissage en ligne. Ces pigistes sont toujours à la recherche de nouveaux clients et doivent entretenir leurs relations, le développement d'affaires constituant leur principal défi. Daniel et Pierre-Yves avaient dès le départ des emplois compatibles à la vie nomade, mais de nombreux pigistes décident d'aiguiser leurs compétences ou de se réorienter pour que leur boulot soit compatible à ce mode de vie.

Les entrepreneurs web novices

Ils sont nombreux à vouloir d'un salaire qui atterrirait dans leur compte en échange d'un nombre minime d'heures de travail. Dmitri Tcherbadji a fondé Art Socket en 2011 et son entreprise ne lui rapporte pas encore de salaire. Il a osé lancer ses propres produits sur le web, en assurant lui-même la production de A à Z, ce qui requiert une multitude de compétences. La niche exploitée par plusieurs pour se lancer en affaires en ligne est plutôt le drop shipping. Il s'agit d'un système où l'entrepreneur web est uniquement revendeur, constituant un intermédiaire entre le grossiste et l'acheteur. Se lancer en affaires sur le web est un terrain glissant et plusieurs échouent à rendre leur activité profitable, effectuant du travail autonome en parallèle pour assurer des revenus. «Comme dans tout, il y a les rockstars et il y a les autres», résume Dmitri.

Les entrepreneurs web expérimentés

L'entreprise de Philippe Bourdeau, Hamac Univers, était une firme des plus classiques jusqu'en 2013, quand elle a laissé tomber ses racines. Elle était bien développée sur le web avant même que l'entrepreneur entende parler des technomades. «On fonctionnait de manière très traditionnelle, on avait un entrepôt avec des bureaux d'où l'on distribuait nos produits. Puis on a pris la décision de donner ça à un centre de gestion des commandes. C'est une solution très populaire de nos jours avec les achats en ligne. Je voulais la liberté de pouvoir voyager et c'était la bonne décision. Mon associé y gagne aussi, il travaille d'Ottawa l'été et de la Floride en hiver.» Philippe visite parfois ses producteurs en Chine et au Nicaragua, pour ensuite importer ses stocks vers le centre de gestion des commandes à Ottawa, qui s'occupe de la distribution des produits.

Les employés à temps plein 

Kamil Politowicz est programmeur pour l'entreprise Nimonik, établie à Montréal. Il travaille 40 heures par semaine sous le soleil de l'Asie du Sud-Est pendant l'hiver. Les employés à temps plein sont plus rares, représentant environ 10% des technomades. «Mon patron a compris que ce n'était pas le nombre d'heures qui importait, mais plutôt que le travail final soit rendu à temps et bien fait. J'ai la chance d'avoir la confiance de mon entreprise.» L'inconvénient majeur est qu'il doit parfois jongler avec les réunions d'une entreprise qui n'est pas dans le même fuseau horaire.

Les technomades anonymes

Sans être une majorité, certains choisissent de cacher leur emplacement à leurs clients. Un entrepreneur québécois dans le domaine des communications est actuellement au Vietnam, alors que ses clients le croient à Montréal. Il explique son choix: «Je suis déjà parti en Amérique centrale en informant mes clients que je quittais pour un mois, mais que j'allais travailler autant. À la fin du mois, les gens ne m'écrivaient presque plus et à mon retour, ils m'ont demandé comment avaient été mes vacances. J'ai compris que les gens n'étaient pas prêts à un changement de paradigme quant au modèle de travail.» Il soutient que son mode de vie ne serait pas accepté et que ça lui ferait perdre des contrats. Il explique ses appels à partir d'une connexion internet parfois douteuse en disant qu'il est dans un hôtel, sans préciser où. «J'ai même installé un module sur mon courriel pour que ce soit l'heure du Québec qui apparaisse sur mes messages!» s'amuse-t-il. Il va jusqu'à engager des collègues pour assister à des rendez-vous à sa place, prétextant qu'il est occupé ailleurs.




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