Ottawa offre ses excuses à Omar Khadr

Sur la photo, Omar Khadr en septembre 2015.... (Photo Amber Bracken, Archives La Presse Canadienne)

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Sur la photo, Omar Khadr en septembre 2015.

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Mélanie Marquis
La Presse Canadienne
OTTAWA

Le gouvernement canadien reconnaît sans ambiguïté que les droits de l'ancien détenu de la prison américaine de Guantanamo Bay Omar Khadr ont été bafoués. En revanche, il lui offre ses excuses officielles sur papier seulement et refuse de dévoiler les détails financiers de l'entente intervenue cette semaine.

«Au nom du gouvernement du Canada, nous souhaitons présenter nos excuses à M. Khadr pour tout rôle que les représentants canadiens pourraient avoir joué relativement à l'épreuve qu'il a subie à l'étranger ainsi que tout tort en résultant», est-il écrit dans la lettre.

«Nous espérons que ces excuses ainsi que le règlement conclu avec le gouvernement l'aideront dans ses efforts visant à entamer un chapitre nouveau et prometteur de sa vie aux côtés de ses concitoyens canadiens», poursuivent dans cette déclaration conjointe les ministres des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et de la Sécurité publique, Ralph Goodale.

En conférence de presse dans le foyer de la Chambre des communes, vendredi midi, le ministre Goodale et sa collègue à la Justice, Jody Wilson-Raybould, n'ont cependant pas formulé l'acte de contrition de vive voix.

Ils n'ont pas non plus voulu divulguer le montant que touchera celui que le ministre Goodale a dit considérer comme un enfant soldat. Plusieurs médias, dont La Presse canadienne, ont cependant appris qu'Omar Khadr a reçu 10,5 millions $ d'Ottawa. Il réclamait 20 millions $.

Les ministres ont préféré insister sur le fait que la Cour suprême du Canada avait clairement établi que ses droits avaient été violés et argué que le gouvernement n'avait par ailleurs aucune chance de sortir gagnant d'une bataille devant les tribunaux.

«Les droits constitutionnels d'un Canadien ont été violés; par conséquent, le gouvernement du Canada avait l'obligation d'y remédier», a résumé la ministre Wilson-Raybould.

«J'espère que les Canadiens retiendront deux choses: nos droits ne sont pas sujets aux caprices du gouvernement du jour, et il y a de sérieuses conséquences lorsque le gouvernement bafoue les droits de ses citoyens», a-t-elle plaidé.

Le ministre Goodale a quant à lui soutenu que cette entente ne mettrait probablement pas fin au débat émotif sur le cas d'Omar Khadr, les Canadiens ayant selon lui des opinions profondément divergentes sur ce qui s'est passé sur le champ de bataille il y a une quinzaine d'années.

Et avant que le chef conservateur Andrew Scheer ne prenne la parole du côté de Calgary, il y est allé d'une salve préventive à l'endroit du nouveau leader, conscient que les conservateurs feront probablement leurs choux gras de cette affaire.

«Les procédures judiciaires concernant M. Khadr ont déjà coûté aux contribuables près de 5 millions de dollars. (...) Le gouvernement Harper a ignoré la Cour suprême du Canada et refusé de rapatrier M. Khadr ou de résoudre le problème», a pesté M. Goodale.

«Ils auraient pu le faire, mais ils ne l'ont pas fait, et sous M. Scheer, les conservateurs poursuivent dans la même veine», a-t-il dénoncé après avoir cité un extrait de la décision rendue en 2010 par le plus haut tribunal au pays dans la cause Khadr.

Le citoyen canadien était âgé de 15 ans lorsqu'il a été capturé par les troupes américaines lors de la guerre en Afghanistan. Accusé de crimes de guerre pour le rôle qu'il aurait joué dans la mort du soldat américain Christopher Speer, il a passé 10 ans à la prison de Guantanamo Bay.

Ralph Goodale a nié qu'Ottawa a déjà versé l'argent afin d'éviter qu'un avocat ne se présente en Cour supérieure de l'Ontario, vendredi, pour réclamer que le versement soit fait à la veuve du soldat Speer et au soldat Layne Morris, blessé par une grenade qu'aurait lancée Omar Khadr.

Il y a deux ans, Tabitha Speer et Layne Morris ont obtenu gain de cause devant un tribunal de l'Utah pour poursuivre Omar Khadr pour 134,1 millions $ US. Des experts sont cependant d'avis que les plaignants auront beaucoup de mal à obtenir de l'argent d'Omar Khadr.

Ce dernier, qui vit maintenant à Edmonton, en Alberta, a plaidé coupable en 2010 et été condamné à huit ans de prison, en plus du temps déjà passé derrière les barreaux.

Il est rentré au Canada deux ans plus tard pour purger le reste de sa peine et a été libéré en mai 2015 pendant que ses avocats contestaient ses aveux de culpabilité qui, selon M. Khadr, ont été faits sous la contrainte.

Quelques réactions à l'annonce

Omar Khadr

«Ce n'est pas un moment pour tirer profit ou un gain ou pour me dire: «J'ai gagné le gros lot». C'est le moment de se commémorer. C'est le moment de se réconcilier. C'est le moment de guérir et il ne s'agit pas d'oublier. Je suis désolé si ça cause de la douleur à certaines personnes. J'essaie de tourner la page.»

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur du Canada

«Ce règlement est un choix de Justin Trudeau. Pire encore, Justin Trudeau le cache aux Canadiens et ce paiement est une gifle en pleine figure pour les hommes et les femmes en uniforme qui font face à un danger incroyable pour assurer notre sécurité tous les jours.

«Je crois fermement que le rapatriement d'Omar Khadr au Canada est sa compensation pour ce qui lui est arrivé.»

Matthew Dubé, porte-parole néo-démocrate en matière de sécurité publique

«Peu importe comment on se sent par rapport à cette histoire, je pense qu'il fallait avoir le courage politique de prendre cette décision-là, respecter les décisions de la Cour et le fait qu'on est une société fondée sur le droit. (...) J'espère que ce sera une leçon pour les gouvernements futurs.»

Elizabeth May, leader du Parti vert

«C'était important de faire des excuses officielles à Omar Khadr. Il est un citoyen canadien qui a été détenu par les forces américaines, et les traitements qu'il a subis ont violé ses droits humains.

«C'était un enfant, il avait seulement 15 ans. En plus, jamais un tribunal canadien n'en serait venu au même verdict que le tribunal militaire. Il a fait des aveux sous la torture, et la preuve contre lui, qu'il a jeté la grenade, était vraiment faible.»

Fannie Lafontaine, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval

«Les gouvernements ne sont pas au-dessus des lois. Le gouvernement doit respecter l'état de droit et les droits fondamentaux. C'est un message qui est vraiment au coeur de toute l'affaire Khadr et de l'issue qu'on connaît aujourd'hui. Je suis très heureuse que les ministres aient mis l'accent sur ça.»

Extrait de l'arrêt Canada c. Khadr (décision unanime de la Cour suprême)

«Le Canada a activement participé à un processus contraire aux obligations internationales qui lui incombent en matière de droits de la personne et a contribué à la détention continue de K, de telle sorte qu'il a porté atteinte aux droits à la liberté et à la sécurité de sa personne que lui garantit l'art. 7 de la Charte, et ce, de manière incompatible avec les principes de justice fondamentale.»

Excuses officielles présentées à M. Omar Khadr :

Chrystia Freeland, ministre des Affaires étrangères, et Ralph Goodale, ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, ont fait la déclaration suivante :

« Aujourd'hui, nous annonçons que le gouvernement du Canada est parvenu à un accord avec M. Omar Khadr, mettant ainsi fin aux poursuites civiles.

Au nom du gouvernement du Canada, nous souhaitons présenter nos excuses à M. Khadr pour tout rôle que les représentants canadiens pourraient avoir joué relativement à l'épreuve qu'il a subie à l'étranger ainsi que tout tort en résultant.

Nous espérons que ces excuses ainsi que le règlement conclu avec le gouvernement l'aideront dans ses efforts visant à entamer un chapitre nouveau et prometteur de sa vie aux côtés de ses concitoyens canadiens.»

Source : Sécurité publique et Protection civile Canada/CNW

Entrevue avec Omar Khadr

Le journaliste de La Presse canadienne Colin Perkel a pu s'entretenir avec Omar Khadr à propos de ce règlement et de la grogne qu'il a soulevée.

Q: Que répondez-vous aux Canadiens qui vous voient comme un terroriste qui n'est pas repenti et qui ne mérite aucune pitié - et encore moins des excuses et une compensation financière?

R: Je ne suis pas un terroriste endurci déterminé à faire quoi que ce soit. Mais ils n'ont pas à croire ce que je dis. Regardez mes actions. Mon passé: je ne l'excuse pas, je ne le nie pas. Nous avons tous fait des choses qu'on souhaiterait pouvoir changer. Tout ce que je peux faire maintenant est me concentrer sur le présent et faire de mon mieux pour devenir un membre productif de la société, une bonne personne, un bon humain. Regardez mes actions et jugez-moi là-dessus.

Q: Comment réagissez-vous face à ceux qui disent que vous tirez profit d'un passé criminel?

R: Je ne peux pas discuter des détails du règlement (de la poursuite), mais je ne vois pas ça comme un profit. Ce n'est pas un moment pour tirer profit ou un gain ou pour me dire: «J'ai gagné le gros lot». C'est le moment de se commémorer. C'est le moment de se réconcilier. C'est le moment de guérir et il ne s'agit pas d'oublier. Je suis désolé si ça cause de la douleur à certaines personnes. J'essaie de tourner la page. Pas d'oublier cette page, mais juste de la tourner et d'aller de l'avant.

Q: Croyez-vous que vous méritez des excuses du gouvernement canadien au nom de tous les Canadiens?

R: Je ne vois pas ça dans le sens où je les mérite. Ce n'est pas une question de mérite. Il est question d'essayer de trouver la meilleure manière de réconcilier ce qui s'est passé et d'aller de l'avant d'une manière qui sera saine pour tout le monde.

Q: Que signifient les excuses du gouvernement pour vous?

R: Le point positif de ces excuses pour moi est qu'elles vont un peu restaurer ma réputation ici au Canada. Ça a été difficile de trouver des emplois. Les gens te voient avec cette ancienne réputation. Des excuses aident les gens à dire: «Nous reconnaissons le passé.» Peut-être que ça donnera aux gens l'occasion de me donner une chance et de se dire que je pourrais avoir plus à offrir que ce qui se dit dans les médias.

Q: Vous êtes proche de votre famille, dont certains membres ont choqué les Canadiens dans les dernières années en exprimant des opinions favorables à Al-Qaïda. Comment conciliez-vous cela?

R: Il aurait été facile pour moi d'être très fâché et frustré envers ma famille à cause de ce qu'ils ont dit. Mais ma frustration et ma colère ne changeraient pas ce qu'ils ont dit. Je n'excuse pas ce qu'ils ont dit. Je ne justifie pas ce qu'ils ont dit. Tout ce que j'essaie de faire en ce moment est d'expliquer qu'ils traversaient des moments difficiles. Ce n'est pas une excuse, mais c'est une explication. Ils ont dit des choses par colère et par frustration.

Q: Qu'est-ce qui vous attend maintenant?

R: Je veux finir ma formation en sciences infirmières. Je veux travailler en tant qu'infirmier là où je serai utile. Je veux pouvoir utiliser mes (connaissances des) langues et mes capacités d'infirmier pour soulager la douleur des gens. J'ai beaucoup d'expérience avec la douleur et je reconnais la douleur. Avec mon passé, je ne sais pas qui serait à l'aise de m'engager.

Q: Souhaitez-vous maintenant vous fondre dans le décor?

R: Assurément. Je veux être la personne d'à côté à qui vous ne jetez pas un deuxième coup d'oeil. Écoutez, je veux être dans un endroit où je n'ai plus de démêlés judiciaires ou de peine à purger en prison. Je veux juste être une personne normale qui n'a pas à s'inquiéter d'aller en cour. Avec un peu de chance, ça viendra éventuellement.

Cette entrevue a été conduite en anglais, puis éditée et condensée.




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