De Poly à la vraie vie

Quinze ans, déjà. «Chaque fois qu'on parle de... (PHOTO: MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE)

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Quinze ans, déjà. «Chaque fois qu'on parle de ces événements, on se dit toujours qu'on a été mauditement chanceux, dit Ariane. J'ai pensé souvent à elles. Moi j'ai eu la chance de faire mon métier. Et ma tolérance envers ceux qui se plaignent dans la vie est de zéro.» Alain Perreault est d'accord. «Si on a une responsabilité, c'est bien celle d'atteindre le bonheur.»

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Judith Lachapelle
Judith Lachapelle

Cet article a été publié dans La Presse du 4 décembre 2004.

La Presse

Il y aura 15 ans lundi, un homme qui disait détester les féministes est entré à l'École polytechnique et a ouvert le feu: 14 jeunes femmes ont été tuées. Le temps a passé, les étudiants d'hier sont devenus ingénieurs et jeunes parents. Ils n'ont rien oublié, et regardent les événements passés avec leurs yeux d'aujourd'hui.

«Y a un fou qui tire sur tout le monde!»

Jocelyn Charbonneau, qui était à la salle de photocopie, s'est rué dans les locaux de l'association étudiante. Alain Perreault, président de cette même association, s'est enfermé dans un local avec d'autres personnes. Ariane Samson et ses colocs n'étaient pas à l'école; leur professeur leur avait demandé de remettre leurs travaux une journée à l'avance, le 5 plutôt que le 6 décembre 1989.

Le menton posé dans les mains, les yeux dans le vague, ils se souviennent. Les coups de feu. La course dans les couloirs. Les victimes. La peur. L'incrédulité.

Quand Jocelyn Charbonneau est sorti du local, il s'est approché d'une femme, touchée à la tête, qui gémissait.

«Je lui ai tenu la main, elle avait la moitié de son visage ensanglanté... Il n'y avait pas grand-chose à faire. La fille était couchée, sur son côté blessé. Quand elle s'est retournée, j'ai eu la nausée...»

«La réalité d'un massacre est complètement différente de ce qu'on peut voir dans un film, poursuit Jocelyn Charbonneau. Il y avait une flaque de sang épais. L'odeur, l'ambiance... Elle gémissait. Ça n'a absolument rien à voir avec les films. Tenir la main d'une fille blessée pendant 20 minutes, ça te fait voir la violence différemment.»

S'agissait-il de l'une des 14 victimes de Marc Lépine? Jocelyn plisse les yeux: il ne croit pas, il ne sait plus. Mais il se souvient d'avoir ressenti une chose dans les jours qui ont suivi le massacre: cette commotion qui a frappé le Québec en cette journée de décembre, c'était d'abord leur deuil. Les étudiants de Poly n'ont pas apprécié, à l'époque, comment toute la société s'est emparée de leur peine, pourquoi elle s'est entredéchirée sur les tribunes sur la signification profonde des motivations antiféministes du tireur, Marc Lépine. «La perception que j'avais des filles à Poly était opposée à la perception reprise par le monde féministe. Il n'y en avait pas de discrimination, à Poly. Et c'était notre école, nos amies, notre deuil.»

«Au début, dit Alain Perreault, c'était notre drame à nous. Mais il ne faut pas oublier le geste symbolique de Lépine: tuer seulement des femmes de façon violente. Ce drame ne nous appartenait pas, en ce sens. Je comprends qu'il ait pu être récupéré.»

Mais il reste une part d'un drame personnel qui leur appartient à eux seuls. Jocelyn Charbonneau a perdu une ex-blonde. Ariane Samson et Alain Perreault ont entendu, aux nouvelles, les noms des victimes. " On les connaissait toutes, même si elles n'étaient pas nécessairement des amies proches ", dit Ariane, consciente de sa chance de ne pas avoir été à l'école ce jour-là. " Nous, on s'est senti coupable. On avait la chance de ne pas s'être fait tirer dessus, mais on se sentait coupable de ne pas avoir été là. C'est bizarre, non? "

«Pendant des années, dit Jocelyn, j'ai fantasmé que je sautais sur le gars pour le désarmer... «Aurait-il été possible d'arrêter Marc Lépine? Ils ont viré la question dans tous les sens. Une certaine culpabilité est toujours présente.» Mais sur place, on ne savait pas ce qui se passait. On pensait que c'était une joke. Qu'est-ce que j'aurais pu faire? se demande Jocelyn. Je vais aller me foutre devant un gars avec un fusil? On n'est pas con, d'autant plus qu'on ne savait pas encore qu'il ne visait que des filles.»

Questions sans réponses

«Une chose que je n'ai toujours pas avalée, dit Alain Perreault, c'est que Marc Lépine se soit suicidé. Il a été lâche. Au lieu d'affronter la justice pour répondre de ses actes, il s'est suicidé. «Et a laissé les témoins de la tragédie la tête pleine de questions. Comment a-t-il pu haïr à ce point?» On n'a pas eu la réponse. Mais, soupire-t-il, ses réponses n'auraient probablement pas été satisfaisantes non plus.»

L'impression est partagée par les deux autres. Et les jeunes parents qu'ils sont devenus songent à l'enfance de Marc Lépine. Est-ce que son comportement aurait dû sonner l'alarme quant à ce que cela annonçait plus tard? «Il ne faut pas attendre la prochaine tuerie, dit Ariane. Il faut, en tant que parent, observer ce qui se passe dès l'école.» Le phénomène des enfants rejetés, les bousculades qui dégénèrent... Comment sensibiliser leurs enfants contre la violence, eux qui l'ont côtoyée à un degré extrême? Des questions qui les taraudent.

D'ailleurs, s'esclaffe Ariane, «je ne croyais pas aux différences entre garçons et filles. Je croyais que les comportements étaient conditionnés par les parents. Jusqu'à ce que j'aie un garçon et une fille! "

Ils étaient tous égaux sur les bancs d'école de Polytechnique, mais la vraie vie leur a montré autre chose. D'abord, la violence et la discrimination contre les femmes à l'échelle du globe. Mais aussi les petites luttes qu'elles doivent mener quotidiennement, au travail et dans la vie de famille.

«La discrimination a toujours été en ma faveur, dit Ariane. J'ai eu cette chance. Mais parce que j'ai été chanceuse, je devais travailler trois fois plus fort pour prouver que je le méritais!» Et quand les enfants sont nés, Ariane a été confrontée, comme ses contemporaines, au défi de concilier travail et carrière.

«Ah! pour ça, les femmes, je ne vous envie pas du tout! lance Alain Perreault. Les gars, on se pose moins de questions. C'est normal pour nous de retourner au travail, alors que les filles vivent avec plus d'anxiété le fait de devoir retourner travailler.»

Quinze ans, déjà. «Chaque fois qu'on parle de ces événements, on se dit toujours qu'on a été mauditement chanceux, dit Ariane. J'ai pensé souvent à elles. Moi j'ai eu la chance de faire mon métier. Et ma tolérance envers ceux qui se plaignent dans la vie est de zéro. » Alain Perreault est d'accord. «Si on a une responsabilité, c'est bien celle d'atteindre le bonheur.»

Judith.lachapelle@lapresse.ca

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