L'ex-syndicaliste et député Yvon Charbonneau est mort

Yvon Charbonneau, à l'avant à droite, aux côtés... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE)

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Yvon Charbonneau, à l'avant à droite, aux côtés du syndicaliste Louis Laberge (à gauche), en route vers le palais de justice de Québec, à la suite des grèves illégales de 1972.

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François Vézina
La Presse Canadienne

Le syndicaliste et politicien Yvon Charbonneau, mort à l'âge de 75 ans, est l'un de ces personnages de l'histoire qui ont tenté de réussir le grand écart, du moins sur le plan idéologique.

La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a confirmé son décès par communiqué, vendredi, précisant que M. Charbonneau s'était éteint paisiblement, entouré des siens, dans un hôpital de Floride où il reposait à la suite de l'accident vasculaire cérébral dont il avait été victime le 7 avril.

Président de la centrale de l'enseignement de 1970 à 1978, Yvon Charbonneau affiche des idées très orientées à gauche, remettant en cause le système capitaliste. Après un bref passage dans le secteur privé, il siège de 1994 à 1997 à l'Assemblée nationale parmi la députation libérale, avant de faire le saut sur la scène fédérale au sein du Parti libéral du Canada.

Né à Mont-Saint-Michel, dans les Laurentides, le 11 juillet 1940, M. Charbonneau fait ses études à Mont-Laurier et obtient une maîtrise en littérature française à l'Université de Montréal en 1968.

Il est élu président de la Corporation des enseignants du Québec - qui deviendra la Centrale de l'enseignement du Québec et, ensuite, la Centrale des syndicats du Québec - en 1970. Sous son règne, la CEQ publie divers manifestes accusant l'école d'être «au service de la classe sociale dominante».

À la tête de la CEQ, il devient l'une des figures de proue du mouvement syndical québécois. En 1972, il est - en compagnie de Louis Laberge, de la FTQ, et de Marcel Pépin, de la CSN - en première ligne du conflit de travail majeur qui frappe le Québec. En 2014, il reconnaîtra avoir beaucoup appris à côté de ces deux hommes. «C'est comme quelqu'un qui a la chance d'apprendre le tennis à côté de (Roger) Federer ou de (Rafael) Nadal. Il y a à apprendre de l'un et de l'autre», assurera-t-il pendant l'épisode de la série internet Les Militants qui lui sera consacré.

Après une première grève de 24 heures le 28 mars 1972, le gouvernement libéral de Robert Bourassa obtient des injonctions interdisant les arrêts de travail dans un certain nombre d'institutions. Le 10 avril, le Front commun défie Québec et ordonne un débrayage. Un million d'élèves et d'écoliers ont congé et un grand pourcentage de lits dans les hôpitaux sont inoccupés. Même une trentaine d'années plus tard, M. Charbonneau refusera de parler d'abandons des patients. «Il y avait des équipes spéciales qui voyaient à l'essentiel. Même si elles ne s'appelaient pas services essentiels, il y avait place pour la raison dans ce temps-là», dira-t-il à l'émission «Tout le monde en parlait», sur les ondes de RDI.

Le gouvernement fait adopter la loi 19 interdisant les grèves jusqu'en juin. Les chefs syndicaux s'inclinent.

Coup de théâtre! Un juge condamne MM. Charbonneau, Laberge et Pépin à une peine d'emprisonnement d'un an ferme pour outrage au tribunal, donnant un nouveau souffle au mouvement syndical. En conférence de presse, le président de la CEQ se montre frondeur. «Le jugement est déposé (...) et semble exécutoire à partir de maintenant, alors que ceux qui sont membres de la Sûreté du Québec parmi vous s'avancent et viennent nous prendre», lâche-t-il.

Les trois chefs sont enfermés à la prison d'Orsainville, dans la région de Québec. Leur appel est rejeté mais ils sont libérés de façon provisoire pour permettre de relancer les négociations. Entre-temps, un vent de révolte souffle sur le Québec. Les grèves se multiplient, les journaux cessent de paraître, des stations de radio sont occupées.

Le rapport de force ayant changé, le gouvernement recule et accepte certaines des revendications. Une entente est signée et les chefs syndicaux retournent... en prison, en février 1973, et seront libérés deux mois plus tard.

En 2014, philosophe, M. Charbonneau conviendra que le gouvernement n'avait pas voulu une aussi lourde condamnation pour les chefs syndicaux. «C'est le juge qui nous a donné un an. Eux (les membres du gouvernement) l'ont appris en même temps que nous. Ça les embarrassait, ça les gênait dans leur opération. Tout le monde était dans leur dos. Ce n'était pas bon pour l'image du Québec.»

L'arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976 change la donne dans le milieu du travail. Un projet de fusion entre la CSN et la CEQ échoue. En 1978, Yvon Charbonneau est défait par Robert Gaulin. «Ça faisait huit ans que j'étais sur la corde raide, à jouer du violon sur la première corde, les sons aigus. À un certain moment, cela devient un peu strident», convient-il en 2014.

Il retourne à l'Université Laval, où il obtient une maîtrise en sciences politiques avant de poursuivre une scolarité de doctorat à l'UQAM. Il milite aussi au sein du groupusculaire Mouvement socialiste.

M. Gaulin ne désirant pas obtenir un nouveau mandat, Yvon Charbonneau est réélu à la présidence de la CEQ de 1982 à 1988. Il revient une nouvelle fois au coeur d'une tourmente politique. Le gouvernement de René Lévesque profite de la crise économique pour tenter de récupérer une partie des hausses salariales précédemment accordées aux employés des secteurs public et parapublic. La CEQ déclenche une grève contre les décrets gouvernementaux et dépose les armes lorsque le gouvernement adopte la loi spéciale 111.

Il abandonne la vie syndicale en 1988. «Je ne pouvais pas voir ce que je pouvais faire de plus, ce que je pouvais faire de mieux», expliquera-t-il en 2014. Il se tourne ensuite vers le secteur privé. Il devient vice-président des relations publiques, division de l'environnement, pour le Groupe SNC-Lavalin de 1990 à 1992.

Quatorze ans après avoir voté Oui au premier référendum, il est élu à titre de candidat libéral dans la circonscription de Bourassa aux élections québécoises. Il démissionne en 1997 pour tenter sa chance sur la scène fédérale.

Il est élu la même année député libéral de la circonscription d'Anjou-Rivière-des-Prairies. M. Charbonneau est secrétaire parlementaire de la ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile et secrétaire parlementaire du ministre de la Santé. Réélu en 2000, il se retirera de la vie parlementaire quatre ans plus tard. En 2014, il déplorera le peu de pouvoir que peut avoir un député. «Tu peux mal, comme député, bâtir une formule de rechange à une proposition issue de ton gouvernement même si tu penses autrement.»

Yvon Charbonneau est ensuite nommé ambassadeur et délégué permanent du Canada auprès de l'UNESCO de septembre 2004 à septembre 2006.

Au soir de sa vie, il refusait de dresser un portrait rose de la situation syndicale au Québec. «Ce n'est pas le désespoir. Je suis attentif, j'écoute, mais j'entends le silence», se désole-t-il en complément de l'émission «Les Militants».

Au cours des dernières années, et jusqu'à sa récente hospitalisation, il travaillait à la rédaction de ses mémoires, qui devaient être publiés dans quelques mois.

Hommages des centrales syndicales

Les trois centrales syndicales ont unanimement reconnu l'apport de l'ex-dirigeant qui, selon elles, aura marqué son époque et le mouvement syndical, surtout quant à son rôle dans le Front commun des années 1970.

«Yvon Charbonneau a dirigé les destinées de la Centrale de l'enseignement du Québec à un moment charnière du développement de notre société. Il a marqué d'une empreinte profonde notre organisation syndicale tout en contribuant à écrire une page importante de notre histoire», a déclaré par communiqué Louise Chabot, présidente de la CSQ.

«En 1972, il était président de la CEQ à 32 ans et il a accepté de payer un lourd prix personnel en allant en prison pour défendre ses idéaux et les intérêts des membres et de la population lors du conflit de travail entre les employés et employées du secteur public et le gouvernement du Québec», a renchéri le président de la FTQ, Daniel Boyer.

Le président de la CSN, Jacques Létourneau, a parlé d'un «syndicaliste combatif qui a bien servi la classe ouvrière».

En entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne, Lorraine Pagé, qui avait succédé à M. Charbonneau à la tête de la défunte CEQ en 1988, s'est souvenu d'un «batailleur» sur le plan des débats et des actions syndicales.

«Ce n'était pas facile d'affronter Yvon Charbonneau dans le débat d'idées parce qu'il était vraiment un maître dans la façon d'argumenter, de défendre son point de vue, de déstabiliser la personne qui ne pensait pas comme lui», a-t-elle rappelé.

Mme Pagé considère que M. Charbonneau avait quelque peu «pris ses distances» par rapport au mouvement syndical lorsqu'il s'est impliqué en politique, mais selon elle, «il était resté le même» sur plusieurs causes, dont l'éducation.

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