La nébuleuse québécoise du djihadisme

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Certains parents, qui ignoraient ce que leurs enfants préparaient vraiment, ont raconté s'être opposés à des idées véhiculées au centre Assahaba et endossées par leurs enfants. Sans succès.

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Depuis 2013, au moins une trentaine de jeunes Québécois ont quitté ou tenté de quitter le Canada pour grossir les rangs de groupes terroristes. Ces jeunes ne sont pas des électrons libres. Presque tous sont liés, soit directement, soit par personnes interposées, dans une vaste toile d'araignée où se côtoient influenceurs et aspirants djihadistes. Dans le cadre d'une enquête conjointe avec le Toronto Star, La Presse dresse un premier portait de cette nébuleuse aux multiples ramifications.

Les 10 Québécois interceptés in extremis à l'aéroport, il y a deux semaines, au moment où ils s'apprêtaient à partir pour faire le djihad, avaient reçu des instructions très précises de vive voix de la part de «guides» montréalais.

Non, ils n'avaient pas préparé leur voyage seuls dans leur coin à l'aide d'informations glanées ici et là sur l'internet. On leur avait donné des conseils de voyage, des conseils financiers et un soutien moral. Comme la majorité des autres jeunes mêlés à des opérations policières antiterrorisme au cours de la dernière année, ils faisaient partie d'une vaste constellation dont les ramifications s'étendent de Montréal à la Syrie, en passant par Saint-Jean-sur-Richelieu, révèle une enquête conjointe de La Presse et du Toronto Star.

Encore le centre Assahaba

C'est au centre islamique Assahaba, qui est présidé par le prédicateur Adil Charkaoui et que fréquentent un millier de fidèles, que le groupe aurait reçu le mode d'emploi pour se rendre en Syrie, selon ce que des jeunes et leurs familles ont dit à la police. Au moins six d'entre eux fréquentaient le centre.

Pour ne pas éveiller les soupçons des autorités, les 10 jeunes, qui ne se connaissaient pas tous mais qui avaient des amis communs au sein du groupe, avaient acheté des billets pour l'Italie avec une escale à Istanbul. Ils avaient aussi en main des billets de retour de l'Italie vers Montréal. Le plan était de descendre en Turquie et de ne jamais revenir. Selon nos informations, ce sont des personnes rencontrées au centre Assahaba qui leur auraient suggéré cette stratégie. Une des jeunes filles avait d'ailleurs dit à son père qu'elle partait se marier en Italie pour justifier son départ.

Dix jeunes Québécois soupçonnés de vouloir partir faire... (PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE) - image 2.0

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Dix jeunes Québécois soupçonnés de vouloir partir faire le djihad ont été interceptés à l'aéroport, il y a deux semaines.

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Ces mêmes personnes auraient aussi expliqué aux aspirants djihadistes, dont certains sont mineurs, comment trouver l'argent nécessaire pour le voyage. Le truc: se faire autoriser une nouvelle carte de crédit, acheter le billet d'avion avec la carte et retirer le reste de l'argent sur la marge de crédit pour avoir du comptant durant le trajet. C'est ce que les jeunes auraient fait. Les garçons partaient au combat, leurs amoureuses prévoyaient faire la cuisine et soigner les blessés.

Certains parents, qui ignoraient ce que leurs enfants préparaient vraiment, ont raconté s'être opposés à des idées véhiculées au centre Assahaba et endossées par leurs enfants. Sans succès. Les jeunes se montraient inébranlables dans leurs nouvelles croyances.

Adil Charkaoui n'a pas répondu à nos demandes d'entrevue. Cette semaine, il a martelé qu'il n'avait rien à voir avec les jeunes extrémistes.

«Les gens entrent et sortent comme ils le veulent. Je ne connais pas les noms. Plus de 1000 personnes fréquentent le centre.» Il jure que personne ne se sert de l'endroit comme bassin de recrutement. «Personne dans ce centre ne peut tenir un discours malveillant. On les fout à la porte.»

Une toile d'araignée

Voici les jeunes qui ont des liens avec M. Charkaoui ou le Centre islamique:

- Six des dix Québécois interceptés à l'aéroport.

- Au moins deux des sept cégépiens ou étudiants disparus en janvier et qu'on croit partis en Syrie.

- Au moins un des deux élèves du collège de Maisonneuve arrêtés le mois dernier avec des produits explosifs, El Mahdi Jamali, qui apparaît sur une photo de groupe en compagnie du prédicateur et de Mohamed Rifaat, l'un de ceux qui sont partis en janvier.

Mais la toile est beaucoup plus grande. Notre enquête a révélé des liens entre le groupe parti en janvier et Merouane Ghalmi, ce Montréalais qui a accepté récemment de se soumettre à de sévères conditions, dont celle de porter un bracelet GPS parce que les autorités craignaient qu'il ne commette un acte terroriste.

Nos sources ont aussi confirmé que quelques-uns des sept jeunes disparus en janvier et certains membres du groupe des 10 Québécois interceptés il y a deux semaines se connaissaient. En remontant encore la piste, on arrive jusqu'à un adolescent de 15 ans arrêté en novembre après avoir commis un vol dont le fruit devait servir à acheter un billet d'avion vers le djihad. Lui-même correspondait avec Martin Couture-Rouleau, auteur de l'attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu.

De plus, plusieurs aspirants djihadistes auraient trouvé une même source d'influence chez un autre Montréalais parti en 2013 combattre au Moyen-Orient.

«Quand vous dites que tout le monde se connaît, vous avez raison parce que dans la communauté musulmane, la jeunesse se voit souvent à la mosquée ou dans des conférences. C'est dans les mosquées et lors d'événements sportifs que les jeunes se rencontrent», a raconté Mahad Jama, un ami d'enfance de Merouane Ghalmi qui connaît aussi Mohamed Rifaat, au Toronto Star. «Je suis certain que quelqu'un les a influencés», dit Mahad Jama, qui dénonce le choix de ces derniers.

Le professeur Jocelyn Bélanger, du Centre de prévention de la radicalisation créé par le maire de Montréal, croit lui aussi que les jeunes sont manipulés. «Ces jeunes font partie de cellules. Ils sont radicalisés par la force des réseaux sociaux et par une même source d'influence, et peut-être plus qu'une. Une des sources d'influence qui a été documentée, c'est le Centre islamique de l'Est de Montréal [Assahaba]. Est-ce que c'est LA source? On ne sait pas. Mais est-ce qu'il y a lieu de s'inquiéter? Probablement», disait-il cette semaine.

Recrutement sur Facebook

Cette semaine, une page Facebook aux penchants extrémistes écrite en français et qui est tombée en dormance le 9 janvier 2015, soit une semaine avant le départ des sept jeunes de la région de Montréal, s'est soudainement animée. Et son auteur fait du recrutement pour l'État islamique.

Cette page, appelée Le Chemin de l'Islam, est suivie depuis des années par bon nombre des Québécois ciblés par des opérations antiterrorisme. Ils y échangent régulièrement. Un de ses amis a dit à La Presse que son auteur est l'un des jeunes partis vers la Syrie en janvier.

Nous n'avons pas pu confirmer cette information, mais tout porte à croire que la personne derrière le compte est un Montréalais. Il fait fréquemment référence à des mosquées d'ici et à l'actualité québécoise.

Lundi, l'auteur a affirmé se trouver à Raqqa, en Syrie. Dans un texte publié vendredi, il explique comment passer la frontière turco-syrienne pour rejoindre les djihadistes. «T'as pas besoin de gens que tu connais, juste un numéro de téléphone aux frontières pour qu'ils viennent te chercher une fois en Turquie [faut me contacter et je donnerai le numéro ou celui d'un frère], et même là tu peux passer les frontières seul sans numéro de téléphone», écrit-il.

Il défend aussi les tactiques terroristes du groupe. «L'islam est une religion de terrorisme contre les mécréants et de miséricorde envers les musulmans.»

Mercredi, il a raconté le chemin qu'il aurait prétendument suivi pour rejoindre les djihadistes. Après avoir traversé la frontière turque, il serait allé dans ce qu'il appelle un «séminaire de religion pour les nouveaux arrivants à l'État islamique en Irak». Puis, il aurait participé à une bataille à Tikrit. Il raconte qu'un djihadiste français a conduit un camion plein d'explosifs pour faire sauter un pont. «Le combat était intense, et à la première journée, un de mes amis belges a été tué en première ligne par un sniper», relate l'homme. Des événements semblables ont bel et bien eu lieu en Irak au mois de mars.

- Avec la collaboration de Daniel Renaud

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